Madame Retau du Frène
Notice de Hugues Plaideux, 2026
Nicole Tanquerey naît à Saint-Malo (actuel département d’Ille-et-Vilaine) où elle est baptisée le 22 août 1712, fille de Nicolas Tanquerey, sieur de Basse-Rue, né à Blainville [Manche] vers 1668, capitaine de navire puis petit négociant, et de Françoise Laurens, de souche malouine. Elle épouse à Saint-Servan (paroisse aujourd’hui rattachée à Saint-Malo) en 1730 François Lefebvre, sieur des Prés, capitaine au long cours qui, en 1734-1735, commande le navire nantais le Phénix pour la traite des noirs en Guinée. Le 11 novembre 1735, il meurt à la Martinique des suites d’un coup d’épée donné par son second. De leur union sont issues deux filles qui épouseront des membres de la vieille noblesse bretonne : 1. Françoise-Perrine-Nicole Lefebvre (1731-après 1796 ?), qui épouse en 1752 François Gouyon de Vaucouleurs (1726-1763), capitaine corsaire puis premier lieutenant des vaisseaux de la Compagnie des Indes. Sa seconde fille. Jeanne-Renée Lefebvre (1734-1805), épouse en 1756 Jean-Baptiste-Hippolyte du Boisbaudry (1705-1781) puis, en 1782, Adrien-Jacques Aupoix de Mervilly (1729-1805), capitaine de cavalerie.
Lors du règlement de la succession de son époux, Nicole Tanquerey se fait assister par un juriste nantais, Jean Retau-Dufresne, et l’épouse à Saint-Malo en 1739. Le couple ne reste pas uni très longtemps. Ils se brouillent, et en viennent même aux mains. Nicole Tanquerey quitte la maison, gagne Paris puis Londres avec un riche Anglais, tandis que Retau engage une procédure par contumace de séparation de corps et de biens devant le présidial de Nantes. Sans ressources, « elle se trouve réduite ou du moins exposée à ne pouvoir vivre que par l’abus de ses agréments». Veuve en 1757, elle rencontre un homme de loi normand qui la soutient dans ses tribulations judiciaires, un certain Joseph Beaudrap se disant « baron de Gonneville » (Eu, 1720 – Saint-Laurent-en-Caux, 1802), secrétaire du vicomte de Saint-Priest, intendant de Languedoc à Montpellier. Beaudrap ayant été convaincu d’abus de confiance, le couple se rend alors à Cherbourg où notre homme cherche en vain à acquérir un office. C’est là qu’elle fait main basse sur un exemplaire du manuscrit de l’Histoire de Cherbourg de Jean-Thomas Voisin, sieur de la Hougue (1717-1773), professeur d’hydrographie à l’amirauté et cofondateur, en 1755, de la Société académique de Cherbourg. Elle gagne ensuite Paris où Beaudrap est devenu secrétaire de Pons de Rosset (1690-1763), marquis de Rocozel et lieutenant général des armées. En février 1760, elle y publie son Histoire de la ville de Cherbourg. Ce total plagiat du manuscrit dérobé fait aussitôt l’objet, quant au style, d’une critique acerbe d’Élie Fréron dans L’Année littéraire. S’estimant insultée, elle réclame en vain contre lui une lettre de cachet auprès de Malesherbes, directeur de la Librairie. Ses goûts s’étendent également à la littérature. Le 10 avril 1760, elle écrit de Paris à une correspondante vénitienne pour lui signaler qu’elle a entrepris une collection de toutes les oeuvres de femmes écrivains, qu’elle en a établi un catalogue et que, pour compléter ses acquisitions, elle sollicite ces dames afin qu’elles lui adressent leurs productions. Ayant fait reproduire cette lettre dans la Gazzetta Veneta du dramaturge italien Gasparo Gozzi (1713-1786), cette correspondante y invite les femmes de lettres à effectuer cette transmission par l’intermédiaire du libraire Paolo Colombani.
La même année, Beaudrap épouse Marie-Charlotte de Villiers à La Ferté-Milon [Aisne]. Le ménage à trois s’installe alors à Saint-Laurent-en-Caux [Seine-Maritime] où Beaudrap, procureur fiscal de la justice seigneuriale du marquis de Bacqueville, a acquis une petite maison. L’épouse de Beaudrap, lasse des mauvais traitements que lui inflige son mari, se retire chez les clarisses de La Ferté-Milon. De son côté, Nicole Retau-Dufresne fait l’objet d’une demande de lettre de cachet de la part de sa fille aînée qui, excipant de la vie scandaleuse de sa mère avec Beaudrap, tente de la spolier de l’important héritage de sa feue tante maternelle. Résidant toujours à Saint-Laurent-en-Caux tandis que Beaudrap s’est installé à Paris, elle envoie en 1787 un texte manuscrit à l’Académie de Rouen, Recherches chronologiques et généalogiques sur l’Histoire de la nation des Gaulois-Germains. Ce travail est soumis à l’avis de Pierre-Firmin Levasseur, curé de Fontaine-en-Bray, qui demeure des plus réservés. Âgée de 86 ans, Mme Retau-Dufresne meurt à Saint-Laurent-en-Caux le 27 ventôse an VI (17 mars 1798).
Considérée longtemps comme une des premières historiennes de langue française, cette femme singulière est facile à discréditer, mais mérite attention comme aventurière des lettres et brillante plagiaire.
- 1760 : Histoire de la ville de Cherbourg et de ses antiquités, qui découvre des faits très importans sur l’Histoire de Normandie, Paris, Ballard ; chez Michel Lambert, 177p.
- 1787 : Recherches chronologiques et généalogiques sur l’Histoire de la nation des Gaulois-Germains, Un texte manuscrit adressé à l’Académie de Rouen. Inédit non localisé.
- Briquet, Fortunée, Dictionnaire historique, littéraire et bibliographique des Françaises et des étrangères naturalisées en France, connues par leurs écrits […], Paris, Gillé, an XII-1804, p. 277 (réed. N. Pellegrin, Strasbourg, PUS, 2016, p. 266)
- La Porte, Joseph de, Histoire littéraire des femmes françaises, Paris, Lacombe, t. 5, 1769, p. 307.
- Coulomb, Clarisse, «Ville maritime, ville féminine. Les histoires de Cherbourg et du Havre (1760, 1781)», Le Lieu et le moment. Mélanges en l’honneur d’Alain Cabantous (Isabelle Brian, dir.), P., Publications de la Sorbonne, 2015, p. 207-219.
- Grente, Georges (dir.), Dictionnaire des Lettres françaises. Le XVIIIe siècle, 2e éd. (François Moureau, dir.), Fayard, 1995, p. 1106.
- * Plaideux, Hugues, «Un couple d’aventuriers au XVIIIe siècle : Mme Retau-Dufresne née Nicole Tanquerey (1712-1798), “première historienne de Cherbourg”, et Joseph Beaudrap (1720-1802), alias baron de Gonneville », Revue de la Manche, t.65, 260, 2023, p.37-59.
- 1760 : « Elle nous avait promis dans le titre une histoire des Antiquités de cette ville, et on n’y en voit aucune ; elle nous avait promis de découvrir des faits très importans sur l’Histoire de Normandie, et on ne trouve dans son livre qu’une espèce de chronique sèche et décharnée, qui contient une liste chronologique des souverains qui ont possédé cette Province, sans aucun fait important, sans aucune justesse de remarques qui ne laisse rien à désirer, sans chaleur, sans intérêt. Son style a beaucoup de défauts et, en général, lorsqu’elle nous donnera les ouvrages qu’elle nous promet encore, je lui conseille de se faire retoucher par un homme de lettres.» (Élie Fréron, L’Année littéraire, 1760, t. 2, p. 328-334)
- 1760 : « Les discussions savantes ne paraissent point l’effrayer. Il semble même, par les premières pages de son ouvrage, qu’elle s’y livre avec plaisir, et plus encore qu’on n’aurait osé l’espérer de son sexe.» (Le Journal des sçavans pour l’année 1760, juin 1760, p. 414)
- v. 1777 : « Elle s’est attachée à un certain nommé Gonneville, aussi libertin qu’elle. […]. Elle s’est donnée pour scavante mais elle n’a pas fait longtems le progrès dont elle se flatoit dans l’esprit des gens des belles letres » (Louis Retau de La Budorière, son beau-frère, v.1777 in Arch. dép. Ille-et-Vilaine, C 211).
- 1821 : « M. Levasseur examine [les dix-huit colonnes du ms. de Mme Retau, 1787] dans leur double rapport avec la monarchie française, et avec les Germains Gaulois Francs. Mme Retau établit par ses Tables une suite d’époque, depuis Samothès, qui vivait l’an du monde 1839, jusqu’à Ambigat, Arioviste et Pharamond, une période de 382 années ; elle établit encore, pendant cet espace immense, une suite non interrompue des rois des Gaules, et elle donne un détail de leurs actions. Notre confrère veut bien adopter que ces prétendus rois ne soient pas tout à fait imaginaires ; mais il ne peut se persuader qu’ils soient autre chose que des capitaines ou gouverneurs des cantons, villes, bourgs, qui, suivant Tite-Live et César, partageaient la Gaule ou la Germanie, ce qui est tout un.» (Précis analytique des travaux de l’Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, t.5 (1781-1793), 1821, p. 320).
- 1826 : « La Clio de Cherbourg » (Etienne de Jouy, Œuvres complètes, P.aris, Jules Didot aîné, t.7, 1826, p. 302).
- 1835 : « L’Histoire de la ville de Cherbourg, par Voisin-la-Hougue, fut composée dans l’intervalle de 1720 [lire 1730] à 1740. Elle a été copiée et falsifiée par madame Retau-Dufresne, qui la fit imprimer sous son nom en 1760, en un petit volume in-12.» (Vérusmor [Alexis Géhin, 1806-1873], Histoire de la ville de Cherbourg de Voisin-la-Hougue, continuée de 1728 à 1835 par Vérusmor, Cherbourg, Boulanger, 1835, préface, p. V).
- 1981 : « Probablement la première publication par une femme dans le domaine de l’histoire locale » (Natalie Zemon Davis, « Gender and Genre : Women as Historical Writers, 1400-1820 », Beyond their Sex. Learned Women of the European Past (Patricia H. Labalme, dir.), New York and London, New York University Press, 1980, p.167 ; « Genre féminin, genre littéraire. Les femmes et l’écriture historique, 1400-1820 », trad. par Sylvie Deleris, in N. Pellegrin éd., Histoires d’historiennes, Saint-Étienne, PUSE, 2006, p. 21-43.
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Conjoint(s)Lefebvre, François (?-1735) ; Retau-Dufresne, Jean (1703-1757)
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Dénomination(s)Madame Retau-Dufresne
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Date de naissance21 août 1712
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Date de décès17 mars 1798

