

Converser avec les morts. Formes, genres, pratiques
Université Sorbonne-Nouvelle (Pearl/Prismes)
Université Paris 8-Vincennes-Saint-Denis (TransCrit)
Sorbonne Université (Vale, Modernité 16-18)
Les transformations religieuses induites par la Réforme ont profondément modifié le rapport des vivant·es aux mort·es dans l’Angleterre de la première modernité. Malgré la suppression du purgatoire, des prières pour les défunt·es et de l’intercession des saint·es, ainsi que le changement de statut des fantômes et des spectres dont on prétend désormais qu’ils ou elles ne sont que de viles illusions fabriquées par le diable, on continue néanmoins de dialoguer avec les mort·es. Le développement du théâtre professionnel permet à cette conversation d’avoir notamment lieu sur la scène. Celle-ci offre un espace fictionnel de substitution aux rites abolis, mais aussi un espace de médiation ambiguë et de réflexion critique portant non seulement sur les pratiques dans le domaine mais touchant aussi à des questions religieuses, politiques et sociales plus vastes. Le Hamlet de Shakespeare en constitue un exemple frappant et bien connu, mais quantité d’autres pièces de la période élisabéthaine et jacobéenne peuvent être invoquées. Se développe également au cours des XVIe, XVIIe et XVIIe siècles, dans les Îles britanniques, comme ailleurs en Europe, un goût de plus en plus prononcé pour la forme du Dialogue avec les mort·es, reprise à Lucien de Samosate, dont les œuvres sont popularisées en particulier par la traduction latine qu’en donnent Érasme et Sir Thomas More. Pendant comique et grinçant du dialogue socratique, voire contre-dialogue socratique, le Dialogue avec les mort·es participe des instruments pédagogiques privilégiés des méthodes humanistes et sceptiques, qui cherchent à instruire tout en déconstruisant, par la satire et le rire, illusions et croyances superstitieuses – celles-là même qui empêchent l’accès au savoir et permettent l’exercice de différentes formes de pouvoir abusif. Considérée comme un texte dangereux, conduisant potentiellement à l’athéisme, la traduction de Lucien par Érasme et More est mise à l’index par l’Église dans les années 1590.
En Angleterre, il faut attendre le milieu du XVIIe siècle pour que ses œuvres ne soient plus cantonnées aux extraits que l’on trouve dans la littérature scolaire mais traduites de façon plus systématique en langue vernaculaire. Pourtant, son influence se fait sentir dans une riche littérature de controverse qui se développe bien en amont, où, sous couvert de fictionnalité, de voyages dans la lune, dans les enfers, ou dans des espaces utopiques, les mort·es sont ressuscité·es, ont encore droit au chapitre, et permettent de déjouer la censure qui pèse sur les vivant·es. La Restauration et le XVIIIe siècle (âge néo-classique) voient se confirmer l’intérêt pour le genre hérité de Lucien, avec de nouvelles traductions plus complètes en anglais, et dans le sillage des dialogues des morts de Fontenelle et de Fénelon, la parution de nouveaux dialogues originaux. C’est une véritable mode qui éclôt après 1760 et les dialogues de Lord Lyttelton, dont témoignent la presse de loisirs, mais aussi le développement de formes connexes, épistolaires, dramatiques, et son infléchissement vers la conversation. Si la réception, l’influence et l’héritage de Lucien ont fait l’objet d’études approfondies pour les domaines italiens et français, les Îles britanniques sont restées très en marge de ces travaux, alors même qu’elles ne sont pas isolées de réseaux de circulation qui le popularisent.
Le présent colloque se propose dans un premier temps de revenir, notamment dans une perspective comparatiste et européenne, sur la place, les enjeux, et les formes dérivées du Dialogue des mort·es outre-Manche, du XVIe au XVIIIe siècle. Il s’attachera à mettre en lumière ses transformations formelles, mais aussi son dialogue avec les pratiques mortuaires et commémoratives propres à ces espaces, ses usages politiques, notamment dans la querelle des femmes, et sa dimension genrée. Dans un second temps, on s’intéressera aussi à l’ensemble des écrits, des formes littéraires (théâtre, poésie, etc.) et artistiques (iconographie, monuments, etc.) qui traitent de ce thème. Il s’agira ainsi d’étudier comment la mise en scène d’un échange avec les défunt·es permet de mieux comprendre le rapport que les vivant·es entretenaient avec les mort·es qu’ils choisissaient de faire revenir d’outre-tombe. On pourra notamment s’interroger sur le souvenir que les vivant·es souhaitaient construire ou commémorer d’un défunt, ainsi que sur les motivations qui les poussaient à les ériger en interlocuteurs imaginaires. Ce procédé sous-tend en effet des enjeux de mémoire, de transmission et de réflexion sur l’histoire, la littérature, la philosophie et la religion (dont témoignent les débats sur l’immortalité de l’âme au XVIIIe siècle). Dans une perspective d’études de genre, nous pourrons enfin nous demander si les dialogues des mort·es et leurs formes dérivées peuvent être mobilisés pour réévaluer la mémoire des femmes dans l’histoire. Il sera intéressant de se demander pourquoi les figures féminines d’outre-tombe sont minoritaires dans ces œuvres et, le cas échéant, d’en déterminer la proportion. Dans une perspective qualitative, on pourra également comparer les critères et les logiques de sélection qui expliquent la présence de certaines femmes dans ces “conversations avec les mort·es” et les enjeux de mémoire qui leur sont propres.
Les communications pourront s’articuler autour des thèmes suivants :
– La personnalité des personnages du binôme dialoguant et leurs rapports de complémentarité et d’opposition : s’agit-il de héros/héroïnes du passé, de personnages historiques ou autres ? Quel était leur statut social de leur vivant ? Qu’advint-il de leur salut outre-tombe ? Leur a-t-il été assuré en tant que saint·e, refusé en tant que damné·e ou est-il resté en suspens le temps du purgatoire ? Y avait-il parmi eux des suicidé·es, des enfants, des prostitué·es, des meurtrier·es, des criminel·les, etc. ?
– La rhétorique du dialogue : on pourra observer comment les auteur·es jouent sur les tons, la voix et ses variations pour construire la dynamique des échanges pour transmettre un message moral ou historique, interroger des rapports sociaux de classe, de race ou de genre, ou encore pour créer des effets esthétiques et stylistiques (amplification dramatique, contraste comique, etc.).
– La dimension critique des voix d’outre-tombe : on pourra ici analyser la fonction morale, philosophique, politique, religieuse, comique ou didactique des échanges en se demandant si les mort·es servent de modèles ou de contre-modèles, s’ils ou elles reflètent des croyances religieuses distinctes de celles des vivant·es ou partagées avec eux, s’ils ou elles permettent de réfléchir sur la condition humaine, de critiquer les institutions ou simplement de ridiculiser certains comportements humains. Une attention particulière pourra être portée aux rapports entre les interlocuteurs. Est-il égalitaire, hiérarchique, dissymétrique, critique ? Correspond-il à la nature de leurs rapports dans le monde des vivants ?
– La fonction pragmatique du dialogue : le dialogue cherche-t-il à distraire le lecteur / la lectrice ou à l’amuser par le comique, l’ironie, la satire ou l’absurde ? à glorifier un personnage littéraire, historique ou des valeurs ? À juger le monde des vivants en dénonçant l’injustice, la corruption ou une faute morale ? à transmettre des idées philosophiques ou à enseigner l’histoire ? à édifier le lectorat ou à assurer le salut des chrétiens ?
– Enfin le dialogue avec le spectateur·rice /lecteur·rice : Comment le dialogue s’adresse-t-il au lectorat ? Est-ce qu’il l’interpelle directement ou indirectement et quels effets produit-il sur lui ?
En abordant ces questions sur une période longue allant de la Réforme à la publication de Frankenstein (1818), et dans une perspective britannique et européenne, nous souhaitons mettre en lumière l’évolution des interactions dialogiques entre les vivants et les morts et la manière dont ce type de dialogue a proposé des représentations différentes ou complémentaires de la mémoire dans les arts ainsi que des écritures singulières de l’histoire, de la philosophie, de la théologie mais aussi de débats intellectuels au rang desquels on trouve notamment la querelle des femmes.
Date de remise des propositions :
Les propositions d’une longueur de 300 mots maximum sont à envoyer assorties d’une bio-bibliographie à Conversingwiththedead@sorbonne-nouvelle.fr pour le 1er juin 2026.
Comité d’organisation :
Claire Boulard-Jouslin (Université Sorbonne-Nouvelle), Anne-Marie Miller-Blaise (Sorbonne-Nouvelle), Line Cottegnies (Sorbonne Université), Armel Dubois-Nayt (Université Paris 8 Vincennes-St Denis), Johann Paccou (Sorbonne-Nouvelle) et Irène Vilquin (Sorbonne-Nouvelle)
Contact : Conversingwiththedead@sorbonne-nouvelle.fr
Amorce bibliographique :
Lise Andriès, « Querelles et dialogues des morts au XVIIIe siècle » Littératures classiques, 2, 81, 2013, p. 131-146.
Marc-André Bernier, « Scepticisme et rhétorique du parallèle dans les Nouveaux dialogues des morts de Fontenelle », Parallèle des Anciens et des Modernes. Rhétorique, histoire et esthétique au siècle des Lumières, Québec, Presses de l’Université Laval, 2006, p. 49-61.
Benjamin Boyce, “News from Hell. Satiric Communications with the Nether World in English Writing of the Seventeenth and Eighteenth Centuries”, PMLA, Jun., 1943, 58, 2, 1943, p. 402-437
Cazanave Claire, Le Dialogue à l’âge classique, Paris, Champion, 2007.
Fabrice Chassot, « Entre mépris et passion du monument. Fontenelle, Falconet, Diderot » Littératures classiques, 104, 2021, p. 41-52.
Virginia Cox, The Renaissance Dialogue. Literary Dialogue in Its Social and Political Contexts, Castiglione to Galileo, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.
Johan S. Egilsrud., Le « Dialogue des morts » dans les littératures française, allemande et anglaise (1644-1789), thèse de doctorat, Université de Paris, 1934.
Markman Ellis, « An Author in form: Women writers, print publication and Elizabeth Montagu’s Dialogues of the Dead”, ELH, 79, 2, 2012, p. 417-445.
William E. Engel, Rory Loughnane, ed. Memory and Mortality in Renaissance England, Cambridge University Press, 2023.
Dorothea Heitsch and Jean-Francois Vallee, Printed Voices : The Renaissance Culture of Dialogue Toronto, University of Toronto Press, 2004.
Michel Henrichot, « Le Dialogue des morts au dix-huitième siècle : écarts et ornières d’une forme», dans Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, vol. XXXIV, Oxford, Voltaire Foundation, 2005, p. 153-152.
Brenda Hosington, https://www.academia.edu/41870491/Compluria_opuscula_longe_festivissima_Translations_of_Lucian_in_Renaissance_England_BOOK_CHAPTER_
Frederik M. Keener, English Dialogues of the Dead : a Critical History . An Anthology and Check List, New York, 1973.
Michael Prince, Philosophical Dialogue in the British Enlightenment. Theology, Aesthetics and Novel, Cambridge University Press, 1996.
Anni Sairio, “Dialogues of the dead : Social identity in eighteenth-century anonymous satire” The Journal of English Linguistics, 6, 2017, p. 85-107.
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