Du Dialogo de la bella creanza de le donne (1539) d’Alessandro Piccolomini à l’Instruction pour les jeunes dames (1572) de Marie de Romieu, ou quand le paradoxe fait l’opinion

Claude LA CHARITÉ

Thèse en Littérature – Dir. Mireille Huchon, Université de Paris-IV-Sorbonne, décembre 2000

Ce résumé de thèse a également paru dans la revue RHR, Renaissance, Humanisme, Réforme :

Lorsqu’à la toute fin des années 1530, Alessandro Piccolomini donne lecture de son Dialogo de la bella creanza de le donne, à l’occasion d’une soirée carnavalesque de l’Académie des Intronati de Sienne, l’auteur se propose de dénoncer la rhétorique retorse et captieuse des maquerelles et, ce faisant, de conforter, à la manière des jeux facétieux sur la matière de bréviaire, la théorie néoplatonicienne de l’amour, à laquelle tous les Académiciens et leur auditoire féminin adhèrent sans réserve. Mais en 1572, lorsque Marie de Romieu fait paraître son Instruction pour les jeunes dames, elle n’offre pas au public une simple traduction ou une simple adaptation du texte italien. En effet, alors qu’aux yeux de la critique moderne le Dialogo de Piccolomini constitue le modèle achevé du dialogue comique, Marie de Romieu congédie la maquerelle de la source, en chargeant une femme respectable et d’expérience de proposer à sa jeune amie, nouvelle mariée, malheureuse de son mariage, un modèle d’éducation tout à fait anticonformiste, cette fois complètement assumé et revendiqué. Le maître mot de l’Instruction pour les jeunes dames pourrait sans doute être  » en faire le semblant « . La parfaite  » damoiselle  » doit faire semblant de se conformer aux modèles traditionnels. Et plutôt que de savoir vivre, la parfaite  » damoiselle  » doit savoir paraître. Le contexte a rendu possible une telle apologie dans les années 1570. Le contexte politique en particulier a favorisé la diffusion de Machiavel en France qui est constamment sollicité par les Huguenots comme par les Catholiques pour dénoncer le cynisme prétendu de l’adversaire, appris dans les maximes du  » méchant Florentin « . La transposition du politique à l’économique se fait tout naturellement, puisque, comme le fait remarquer Innocent Gentillet, et je le cite,  » les subjets se conforment aux meurs et conditions du prince « . Et dès lors qu’il est envisageable que le prince soit machiavélien ou machiavélique, selon que l’on rejette ou que l’on accepte la doctrine de Machiavel, il devient possible pour la femme mariée de guider son action en fonction des mêmes règles. À l’appui de cette lecture subversive du texte de Marie de Romieu, on trouve le témoignage capital de Guillaume Colletet qui déconseille la lecture du dialogue :  » Mais je conseille à celles qui voudront conserver leur innocence et vivre dans la pureté de consulter d’autres oracles que ceux-là, puisqu’ils ne peuvent rien prononcer de favorable en ce rencontre; c’est plutost une instruction à bien faire l’amour qu’à vivre dans la retenüe « . Il convient de porter un regard à la fois récapitulatif et rétrospectif sur cette thèse, en évoquant à la fois la genèse probable de l’Instruction dans la mouvance du salon de Madeleine de L’Aubespine et la métamorphose du dialogue italien en instruction française à la fois sur le plan microtextuel et du point de vue de la poétique des genres.

I – Le salon «paillard» de Madeleine de L’Aubespine et la genèse de l’Instruction pour les jeunes dames

À défaut d’avoir pu trouver la preuve documentaire qui m’aurait permis d’accréditer l’hypothèse quant à la genèse de l’Instruction pour les jeunes dames, preuve que j’espérais trouver jusqu’au bout, je vous présente le faisceau d’indices convergents et concordants qui la rendent à tout le moins vraisemblable, peut-être même probable. Il est possible que le projet de l’Instruction pour les jeunes ait été formulé dans le cadre du salon littéraire de Madeleine de L’Aubespine. En effet, ce salon se voulait un cénacle concurrent du celui plus en vue et plus célèbre de la maréchale de Retz. À la différence de sa rivale, Madeleine de L’Aubespine réunissait dans son salon des poètes bourgeois, alors que la maréchale de Retz prétendait n’ouvrir ses portes qu’aux seuls nobles. D’ailleurs, parmi les participants du salon de Madeleine de L’Aubespine, se trouvaient une majorité de secrétaires du roi et de secrétaires de la chambre du roi. Compte tenu que Jacques de Romieu a été promu secrétaire ordinaire de la chambre du roi à cette époque, il est probable qu’il ait participé aux séances du salon et peut-être aussi, par le fait même, sa sur, Marie de Romieu. En tout état de cause, l’une des figures dominantes de ce salon a été Philippe Desportes, dont l’influence, certes seconde après celle de Ronsard, a fortement imprégné les Premieres uvres poetiques de Marie de Romieu, comme le constatait André Winandy dans son édition (1). D’autre part, chronologiquement, les activités du salon s’échelonnent sur presque vingt ans, du début des années 1560 jusqu’à la fin des années 1570, ce qui coïncide avec la période de rédaction de l’Instruction pour les jeunes dames. Enfin, et peut-être surtout, certains auteurs rattachés à ce salon se sont mérité le surnom de  » paillard « , dont le sens reste à déterminer, entre autres Nicole Liébault, à tel point que les critiques de la fin du XIXe siècle qui se sont intéressés à l’entourage de Madeleine de L’Aubespine n’hésitent pas à parler de  » salon paillard « . Ce qui est certain, c’est que les auteurs de ce salon se livraient à des exercices poétiques sur des thèmes imposés, dont les plus récurrents étaient précisément le mariage et l’adultère. Il est à peu près certain que les Stances sur le mariage de Nicole Liébault ont été composées dans ce cadre et à cette occasion, même s’il est probable qu’elles ont été retouchées pour publication (2). Pour toutes ces raisons, on admettra qu’il est séduisant de penser que l’Instruction pour les jeunes des dames ait pu avoir été imaginé dans le cadre du salon paillard.

II – L’adaptation de l’Instruction : le retranchement du comique et la fusion du castiglionisme et du machiavélisme

Marie de Romieu s’accorde bien plus de licences que ne tolérait l’éthique du traducteur renaissant. En effet, pour parvenir à ses fins, elle est contrainte à la fois de désamorcer le comique omniprésent de la source, de renforcer et de resserrer les éléments constitutifs du modèle d’éducation subversif que portait en germe le Dialogo de Piccolomini. La suppression du comique résulte le plus souvent dans le retranchement de passages entiers, destinés à faire rire le lecteur de Piccolomini. La systématisation du modèle de la femme machiavélienne procède elle de l’emploi judicieux et parfaitement calibré des redoublements de termes.

Pour reprendre sur le mode sérieux le contenu didactique du texte-source, Marie de Romieu a dû, dans un premier temps, substituer au  » proemio  » paradoxal de Piccolomini une épître liminaire à visée univoque et strictement didactique. Ensuite, pour restaurer l’improbable crédibilité de la maquerelle italienne, à qui revient l’initiative de la conversation, l’adaptatrice a été obligée de remodeler complètement son personnage. D’abord, elle a supprimé systématiquement ce qui, dans son attitude, trahissait sa nature de maquerelle, en en élaguant au moins deux des trois chefs d’accusation constituant le crime de maquerelage dans les textes juridiques de l’époque. Tout ce qui suggérait la vénalité a été omis, entre autres le dénuement de la mère d’élection, ses demandes indirectes et insistantes de bénéfice en nature ou en argent, l’extorsion de promesses et d’engagements solennels à céder au soupirant et enfin le choix imposé d’un amant dans la conclusion du dialogue. En outre, Marie de Romieu retire de l’Instruction pour les jeunes dames les nombreux passages où la maquerelle de Piccolomini laissait libre cours à sa médisance et au plaisir de tourner en ridicule ses connaissances et ses contemporaines. D’une façon générale, les plaisantes digressions se fondant sur la caractérisation poussée des personnages et des situations, propre à la comédie, sont abandonnées. Tout ce qui ne concourt pas directement au modèle d’éducation que propose la mère d’élection ne figure pas non plus dans le texte français, en particulier les nombreuses variantes dérisoires et à bon marché de cosmétiques, dont la parfaite  » damoiselle  » ne saurait que faire. Enfin, Marie de Romieu prend soin d’ajouter certains développements qui adaptent les préceptes sur l’habillement aux spécificités de la mode française des années 1570, en plus de compléter les règles de savoir-vivre, entre autres, par l’enseignement fondamentale de Castiglione sur la  » grâce nonchalante « , mieux connue sous son nom italien de sprezzatura. En somme, pour reprendre la définition célèbre du Tasse à propos du dialoguiste, hybride entre le poète et dialecticien, Marie de Romieu atténue la part du poète, pour mieux mettre en valeur le travail du dialecticien.

Mais le plus important de ce travail de refonte consiste dans les redoublements de termes, même si ces retouches sont moins visibles et plus subtiles. Sans être à proprement parler des redoublements de termes, la contamination d’italianismes, c’est-à-dire la récurrence plus élevée dans l’Instruction que dans la source italienne, contribue à accentuer les lignes de force du modèle de comportement proposé à la jeune femme mal mariée. Deux exemples de ce phénomène sont particulièrement probants : la polysémie de  » caresse  » et de  » courtiser « . Il est certain que, dans les deux cas, la mise à la mode de ces deux termes dans la première traduction du Courtisan par Jean Colin en 1537 a contribué à leur reprise et à leur emploi fréquent dans l’Instruction pour les jeunes dames, ce qui doit à nouveau se rattacher à la volonté de la poétesse de recentrer le propos de son texte autour du modèle courtisan de Castiglione. Le dialogue de Marie de Romieu fait ainsi le départ entre les mauvaises  » caresses « , qui correspondraient aux déclarations emphatiques, intempestives et maladroites des soupirants à éviter, et les bonnes  » caresses « , c’est-à-dire les attouchements sensuels des amants clandestins dans l’intimité. L’opposition entre les deux sens du verbe  » courtiser  » revêt la même valeur : la mère stigmatise l’attitude ridicule des soupirants qui  » courtisent  » à tout va, pour mieux insister sur l’habileté du parfait serviteur qui sait jouer le courtisan avec un art consommé, en  » courtisant  » parfois sa dame pour mieux faire croire qu’il ne la  » courtise  » pas. Mais les redoublements de termes proposent un remodelage encore plus évident du modèle de la femme machiavélienne. D’une façon générale, dans ces redoublements, le premier terme traduit approximativement le mot italien correspondant et le second indique le résultat et l’effet recherché par la parfaite  » damoiselle  » ou par son parfait serviteur. Dans ce système, la morale abstraite est souvent ramenée à un jugement esthétique concret, le  » répréhensible  » devenant ce qui déplaît esthétiquement, lorsque, par exemple, l’adaptatrice traduit  » da biasimare  » par  » laid ou difforme « . Le redoublement de termes opère le même rapprochement entre un terme neutre et l’effet recherché à propos du comportement, lorsque l’adaptatrice prend le parti de rendre en français  » movimenti  » par  » gestes et mouvemens « , ce qui correspond exactement à la définition de la parfaite maîtrise des gestes de l’orateur dans l’actio de la rhétorique antique, gestes qui deviennent ainsi un langage non verbal aussi éloquent que la parole. Mais surtout, là où ces rapprochements sont les plus efficaces, c’est à propos de l’indispensable simulation-dissimulation, concept tout droit sorti du Prince de Machiavel. Là où Piccolomini insistait seulement sur la dissimulation, Marie de Romieu y associe constamment la simulation, traduisant à plusieurs reprises  » fingere  » par  » feindre et dissimuler  » ou  » fintione  » par  » fainte ou dissimulation « .

Cette redéfinition du modèle inscrit en filigrane dans le Dialogo et que Marie de Romieu systématise et remotive en recourant à la fois à Machiavel et à Castiglione est propre à l’Instruction pour les jeunes dames. D’ailleurs, cette fusion du castiglionisme et du machiavélisme apparaissait presque impossible à l’époque de Piccolomini, puisque Castiglione avait écrit son Livre du Courtisan en partie pour réfuter le Prince de Machiavel. Néanmoins, la fusion qu’opère Marie de Romieu correspond assez exactement à ce que toute une littérature antiaulique contemporaine de l’Instruction, entre autres Le Philosophe de Court (1547) de Philbert de Vienne, dénonce dans la culture courtisane, à savoir le mariage monstrueux de Machiavel et de Castiglione.

III- Du dialogus tentativus au dialogus expositivus : la métamorphose du dialogue en instruction

À plus grande échelle, ce travail de réécriture vise surtout à inscrire le texte français, non pas dans le genre d’origine du dialogue, mais plutôt dans le genre didactique et univoque de l’instruction. À cet égard, le seul parti d’intituler le texte français Instruction pour les jeunes dames, là où Piccolomini avait opté pour Dialogo de la bella creanza de le donne, témoigne suffisamment de la volonté de passer d’un genre à un autre, surtout lorsque l’on a l’esprit la définition de Sperone Speroni qui, dans son Apologie, assimile le dialogue à la comédie, d’où il découle que le dialoguiste est aussi peu responsable des propos de ses devisants que l’est l’auteur comique des travers de ses personnages.

Néanmoins, Marie de Romieu, dans l’épître liminaire aux jeunes dames, précise bien que son instruction est composée sous forme de  » Colloque ou Dialogue « . C’est donc dire que le genre de l’instruction et le genre dialogique ne sont pas complètement mutuellement exclusifs. Ainsi donc, il faut envisager le Dialogo de Piccolomini et l’Instruction de Marie de Romieu comme relevant d’un même genre englobant, le dialogue, mais ressortissant chacun à des sous-genres particuliers. On peut ainsi, en reprenant la typologie d’Eva Kushner, rattacher le Dialogo de Piccolomini au sous-genre du dialogue polyphonique, alors que l’Instruction de Marie de Romieu s’inscrirait plutôt dans le sous-genre du dialogue monologique. Cette opposition entre le dialogue véritablement dialogique, où les points de vue des intervenants s’enrichissent de façon dialectique à force d’être confrontés les uns aux autres, et le dialogue monologique, où la mise en conversation est purement formelle et destinée à alléger ce qui serait autrement un traité linéaire et aride se trouve formalisée par Carlo Sigonio dans son De Dialogo liber (1562), où sont opposés dialogus tentativus et dialogus expositivus.

La nature exploratoire et polyphonique, en un mot tentativus, à la manière d’un coup d’essai, du Dialogo ne se manifeste pas tant dans la conversation entre la maquerelle Raffaella et la jeune mariée Margarita. En effet, à cet égard l’Instruction pour les jeunes dames demeure fidèle à sa source : dans les deux cas, l’aînée conserve l’initiative de la parole et se présente en dépositaire des connaissances à transmettre, tandis que la jeune dame est investie tout au plus du rôle de faire-valoir par ses kyrielles de questions naïves. La nature polyphonique du texte de Piccolomini est assumée par le paratexte, c’est-à-dire le  » proemio « , et par la doxa ambiante sur le mariage, la fidélité et l’adultère. C’est une fois confrontées aux idées reçues de la société siennoise en général et de l’Académie des Intronati en particulier, qui constituent l’implicite du texte, que les idées de la maquerelle en matière de vie conjugale peuvent apparaître comme une tentative d’apporter une réponse anticonformiste et originale au problème de l’épanouissement de la femme au sein de la société patriarcale, même s’il est évident que ce coup d’essai ressemble finalement à un coup d’épée dans l’eau et est destiné à démontrer par l’absurde la validité de la doxa ambiante.

En revanche, il en va tout autrement de l’Instruction pour les jeunes dames de Marie de Romieu. En effet, d’une part, le texte lui-même ne confronte pas différents points de vue sur la question de l’adultère. Le texte liminaire aux jeunes dames va dans le même sens que l’Instruction elle-même. D’autre part, la doxa sur cette question épineuse semble beaucoup plus ambivalente que dans les années 1530 à Sienne. Socialement, l’adultère est perçu comme une preuve d’ingéniosité. Juridiquement, la loi punissant l’adultère est tombée en désuétude. Politiquement, le pouvoir se refuse à promulguer une ordonnance rappelant les sujets mariés à leurs obligations conjugales et ce, malgré les demandes insistantes des représentants des trois ordres aux États d’Orléans de 1560. Ainsi, la nouvelle éthique conjugale ne se trouve pas inscrite pas dans une polyphonie implicite dont elle constituerait une antithèse extrême à réfuter. D’ailleurs, le genre même de l’instruction ne souffre pas de réfutation ou d’objections, compte tenu du rapport d’autorité établi entre l’enseignant et l’enseigné. Le terme même d’instruction, dans toutes ses acceptions, est marqué par ce rapport d’autorité. Ainsi, comme nous l’apprend le Trésor de la langue française (3), le terme apparaît pour la première fois en 1320 au sens de  » ordre, directive donnés par un supérieur à ses subordonnés « . Le second sens,  » action d’instruire quelqu’un, de lui communiquer des connaissances  » et qui nous intéresse plus particulièrement, parce qu’il est au fondement du genre littéraire étudié ici, apparaît, lui, en 1483 dans l’inventaire des biens de Charlotte de Savoie où l’on retrouve  » ung livre de l’Instruction d’un jeune prince « . En fait, ce dernier sens est un dérivé technique du premier : dans tous les cas, il s’agit d’ordres ou de directives d’un supérieur à un subordonné. Dans le sens didactique, il s’agit souvent d’une mère à sa fille, d’un père à son fils. Dans certains cas, les deux sens peuvent se confondre, par exemple dans l’instruction du 4 mai 1543 que donne Charles Quint à son fils Philippe II (4). C’est au nom de ce rapport d’autorité et au nom aussi du rapport filial ­ puisque la mère d’élection prétend se substituer à la défunte mère de la jeune mariée, ce que son interlocutrice lui concède volontiers ­ que la dame d’expérience prodigue à sa jeune amie une éducation à la vie adultère.

Après avoir envisagé l’instruction dans son rapport avec le dialogue, il nous faut maintenant nous pencher sur le genre de l’instruction en lui-même. Le genre ne se trouve pas codifié explicitement dans les traités de rhétorique et de poétique. Néanmoins, Pierre Charron en offre une typologie qui, pour être plus tardive ­ son traité De la sagesse date de 1601 ­ n’en est pas moins particulièrement éclairante pour l’Instruction pour les jeunes dames. L’auteur considère qu’il existe trois grands types d’instruction, par les préceptes, par la conversation et par l’exemple, selon une progression qui va du plus explicitement didactique au plus efficacement didactique, dans un passage que je vous cite intégralement :
Les moyens d’instruction sont divers. Premierement, deux : l’un par parole, c’est-à-dire preceptes, instructions et leçons verbales; ou bien par conferences avec les honnestes et habiles hommes, frottant et limant nostre cervelle contre la leur, comme le fer qui s’esclaircit, se nettoye et embellit par le frotter. Ceste façon est agreable, douce, naturelle. L’autre par faicts, c’est l’exemple, qui est prins non seulement des bons par imitation et similitude, mais encore des mauvais par disconvenance. (5)

Or, Marie de Romieu a pris le parti de donner son instruction de la manière la plus agréable, la plus douce et la plus naturelle qui soit, par la conférence, c’est-à-dire en faisant converser la mère d’élection et la jeune femme mal mariée. Mais elle ne s’est pas contentée de cette seule manière d’instruction. Elle a, en outre, pris soin d’enseigner aussi par l’exemple, en faisant dire à l’épistolière du prologue qu’elle a elle-même mis en pratique les enseignements de la mère pour son plus grand bénéfice :  » (…) (J)e me suis infiniment bien trouvée l’ayant mis en practique « . Ainsi, la poétesse de Viviers a fait le choix du didactisme qui, passant le plus inaperçu, en est d’autant plus efficace (6).
***

Au-delà du cas anecdotique de l’Instruction pour les jeunes dames, cette étude permet d’entrevoir le statut particulier du paradoxe dans l’épistémè renaissante. Malgré l’opinion bien-pensante colportée d’auteur en auteur et que l’on retrouve, par exemple sous la plume de Charles Estienne en tête de ses Paradoxes, selon laquelle  » la verité d’un propos se trouve beaucoup plus clere quand les raisons contraires luy sont de bien pres approchées « , le paradoxe renaissant ne sert pas seulement, loin s’en faut, à conforter les idées reçues. Bien au contraire, dans de nombreux cas, le paradoxe apparaît comme un coup de sonde dans le monde des possibles. En fait, le paradoxe est une hardiesse de la pensée qui, dans certains cas, peut être retournée et récupérée sur le mode endoxal, ce qui serait inenvisageable à d’autres époques et en particulier de nos jours. Le procédé était familier à Marie de Romieu, puisqu’elle entérinera à nouveau un paradoxe, tiré lui d’Ortensio Lando, en publiant en 1581 le  » Brief Discours que l’excellence de la femme surpasse celle de l’homme  » en tête de ses Premieres uvres poetiques. En 1572, l’Instruction pour les jeunes dames représentait le moyen d’imposer une nouvelle doxa, jadis paradoxale et désormais légitimée par l’expérience, en profitant de ce que la société du temps avait une attitude ambivalente par rapport à l’adultère, partagée qu’elle était entre la nécessité de préserver la pureté du lignage, pierre angulaire de l’ordre social hiérarchique, et l’irrépressible prestige social dont jouissaient les adultères, que Marie de Romieu appelle, dans ses poésies,  » ceux qui ont à mépris la loi de mariage « .

Notes


1) Marie DE ROMIEU, Premières uvres poétiques, éd. André Winandy, Genève, Droz, 1972, p. XXIX.

2) L’une des rares épaves qui aient passé l’épreuve du temps et qui nous ait été transmise est le manuscrit français 1662. Si la lecture de ce manuscrit confirme bien la thématique dominante du salon et sa liberté de ton et de propos, néanmoins il est bien difficile d’identifier correctement les auteurs, pour la plupart anonymes, sinon dissimulés derrière un pseudonyme ou un cryptonyme. Même dans les rares cas où l’auteur est facilement identifiable, comme dans le cas de Philippe Desportes, ces textes n’ont jamais été repris dans les uvres imprimées, de sorte qu’on ne peut pas prendre argument du fait que le nom de Marie ou de Jacques de Romieu n’apparaît nulle part, pour rejeter l’hypothèse qu’ils aient pu participer aux activités du salon paillard.

3) Trésor de la langue française, éditions du CNRS, 1983, tome X, p. 346.

4) Il s’agit, en effet, des directives à la fois d’un supérieur à son subordonné et d’un prince à son délégué. Même si cette instruction a un caractère contingent et ponctuel, puisqu’il s’agit pour Charles Quint de confier l’intérim du royaume d’Espagne à son fils pendant son absence temporaire en Allemagne, la missive de l’empereur a aussi pour but de former à plus long terme et de façon plus générale son fils, destiné à lui succéder, au difficile métier de roi. Alfred MOREL-FATIO,  » L’Instruction de Charles-Quint à son fils Philippe II « , Bulletin hispanique, tome I, no 3, juillet-septembre 1899, p. 135-148.

5) Pierre CHARRON, De la sagesse, Paris, Chaignieau, 1797, p. 548.

6) Cet enseignement par l’exemple correspond d’ailleurs à une illustration de Furetière sous la rubrique  » instruction (….) éducation de la jeunesse « , exemple qui se lit :  » La vie scandaleuse de cette femme est une mauvaise instruction qu’elle donne à sa fille.  » Antoine Furetière, Dictionnaire universel, fac-similé de l’édition de La Haye, Hildesheim ­ New York, Georg Olms, 1972, tome II, Aaaaaa, vo.