Critiques féministes des savoirs : créations, militantismes, recherches
Toulouse (17-18 mai 2018), avant le 31 janvier 2018

Cet appel s’adresse aux jeunes chercheur·se·s (doctorant·e·s, post-doctorant·e·s, docteur·e·s, masterant·e·s), aux collectifs et associations non universitaires, aux artistes militant·e·s et militant·e·s créatrice·eur·s et aux autres personnes de la société civile concernées par la thématique.

Dans les années 1970, les critiques énoncées par des mouvements militants et des universitaires à l’encontre du savoir scientifique ont permis la formulation des théories des « savoirs situés ». Selon Sandra Harding (1986, 1991), Donna Haraway (1991) ou encore Patricia Hill Collins (1990), la construction de « savoirs situés » doit permettre non seulement d’expliciter les biais du point de vue masculin, de classe supérieure, blanc, eurocentré et cis-hétérocentré à partir duquel sont, pas seulement mais majoritairement, produits les savoirs scientifiques. Il s’agit ensuite de favoriser l’émergence de nouveaux savoirs, des savoirs situés, à partir desquels les rapports de domination pourront être mis en évidence pour être ensuite déconstruits. La posture réflexive que chacun·e est invité·e à avoir sur son expérience et sur l’impact que celle-ci a sur sa production scientifique doit fournir les ressources pour critiquer et renouveler la pensée produite par les dominants, tout en prenant conscience de ses propres privilèges (McIntosh, 1989 ; Kebabza, 2009). Loin de constituer un frein à la progression de la connaissance, les théories du positionnement (standpoint : Harding, 1986) permettent de produire une « objectivité forte » et de visibiliser des savoirs et des sujets historiquement invisibilisé·e·s. Depuis, les théories du positionnement ont été alimentées, notamment à l’aune du développement des perspectives intersectionnelles (Dorlin 2009 ; Bentouhami 2015 ; Collins et Bilge 2016) et féministes décoloniales (Mohanty, 1986, Espinosa-Miñoso, 2010, 2014), aussi bien dans le champ universitaire que militant, qui de plus se rejoignent et s’entremêlent parfois.

En tant qu’association de jeunes chercheur·se·s situé·e·s à l’intersection de ces champs, nous souhaitons participer à la production et à la mise en valeur de ces savoirs à travers ce projet construit sur deux années. Le premier volet de ce projet, qui s’est déroulé les 29 et 30 mars 2017, concernait les critiques féministes des savoirs appliquées aux corps et à la santé. Nous nous concentrons cette année sur les créations artistiques (arts vivants et visuels) et littéraires. Nous souhaitons valoriser les savoirs habituellement invisibilisés de personnes qui produisent en marge des normes dominantes en vigueur dans les espaces de création artistique et culturels.

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Les théories et les actions militantes féministes ont profondément contribué à remettre en cause les canons artistiques et les discours universalistes sur les créations artistiques et littéraires en révélant l’idéologie patriarcale et eurocentrée qui en définissait les contours (Pollock 1999, Zabunyan, 2007, Dumont, 2011, Planté, 1989) et ont ainsi contribué à en modifier l’épistémologie. De plus, en incorporant les enjeux féministes à leurs pratiques, les créatrices et créateurs élargissent et redéfinissent les notions d’art et de littérature en remettant en cause les hiérarchies, en menant une déconstruction du mythe du génie créateur mais aussi en opérant une rupture avec l’impératif formaliste moderniste ou encore, par exemple, en rapprochant leurs objets du politique. À partir de leurs propres perspectives sur l’art et sur la société, ces créatrices et créateurs repensent, selon des modalités différentes à chaque période et à chaque expérience, les créations comme un levier de transformation de la réalité et de luttes contre les rapports de domination (classisme, cis-hétérocentrisme, racisme, sexisme, etc.), comme un mode d’autodétermination et de réinvention, mais aussi comme un moyen de faire entendre les voix des groupes minorisés. En parallèle, les champs des représentations (images, performances…) et de l’écrit sont mobilisés par des militant·e·s féministes pour leurs capacités à agir sur l’identification, l’imaginaire et le sensible. Ces personnes construisent des discours critiques qui déjouent les stéréotypes et combattent les oppressions, ce qui souligne la porosité des frontières entre les pratiques féministes artistiques et militantes qui se nourrissent mutuellement.

L’art, et plus largement les activités créatrices, sont aussi utilisé·e·s dans des buts pédagogiques. De nombreux blogs d’écriture ainsi que des bandes dessinées et des documentaires permettent une relecture de l’histoire comme discipline féministe, ou tendent vers une prise de conscience sur des thématiques féministes précises (le harcèlement, la discrimination à l’emploi, etc.). De plus, les fonctions émancipatrices de l’art sont adoptées par certaines associations afin de faciliter la libération de la parole et/ou la (re)construction après un traumatisme.  Ainsi, cet appel à communication souhaite également engager une réflexion sur des pratiques pédagogiques peu usuelles dans le champ scientifique (vulgarisation, supports alternatifs, etc.) dans une perspective de décloisonnement des savoirs.

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AXES

Il s’agit de propositions non exhaustives. Toute proposition de communication sur le thème de ce colloque sera étudiée avec attention même si elle ne correspond pas pleinement à ces différents axes. De plus, les réflexions portées lors de ce colloque valorisent les échanges interdisciplinaires et militants et ne demandent donc pas une inscription universitaire et/ou disciplinaire spécifique.

 Axe 1 – Relecture critique et historique de la constitution des champs artistique et littéraire

Cet axe propose une relecture critique à la fois des histoires des arts et de la littérature, mais aussi de la constitution des champs artistiques où les sociabilités sont formées par et pour les hommes cisgenre. Il s’agit d’en souligner les modalités d’exclusion, qui croisent des rapports sociaux de sexe mais aussi de classe et de race.

Pour exemple, Martine Reid, dans son ouvrage Des Femmes en littérature, a bien montré comment l’institution littéraire au cours des 18e et 19e siècles a classé les auteurs en fonction de leur sexe pour exclure les autrices. Christine Planté, dans son ouvrage La Petite soeur de Balzac avait en 1989 évoqué la peur ressentie par les hommes de voir un domaine dit « masculin » inclure des femmes. La chercheuse avait mis en évidence le processus de naturalisation de l’infériorité féminine mis en œuvre par des groupes d’hommes pour justifier l’exclusion des « femmes-auteurs ». Quant à l’historienne de l’art Linda Nochlin, dans son article pionnier « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ? » (1971), elle analysait des conditions de la création artistique afin de mettre en exergue les mécanismes historiques et culturels d’exclusion des femmes du champ de l’art (en ne leur permettant pas de travailler à partir du nu par exemple, et en les cantonnant aux arts « mineurs » comme l’aquarelle). Elle rejette l’idée d’un « génie artistique » qui échapperait aux femmes, et propose une réécriture de l’histoire de l’art sous l’angle du féminisme, à savoir une histoire de l’art incluant les artistes femmes. On peut également songer aux conditions matérielles nécessaires à la production d’une œuvre d’art : un espace à soi et du temps sont nécessaires, ce dont n’ont pas toujours disposé les femmes, comme le montrait Virginia Woolf dans Une chambre à soi (1929). Dans plusieurs de ses écrits, dont « Feminist interventions in the histories of art » (1988), l’historienne de l’art Griselda Pollock a mis au jour le discours idéologique patriarcal sous-jacent à l’écriture de l’histoire de l’art. Dans Differencing the canon (1999), elle proposait de repenser l’histoire de l’art et le canon à partir des apports du féminisme et des études décoloniales. Pour ces chercheuses, il ne s’agissait pas uniquement d’ajouter des plasticiennes parmi le canon artistique, mais bel et bien de transformer ce dernier pour se débarrasser de ses fondements discriminants.

Il s’agit donc ici de se demander, par exemple, comment les champs artistique et littéraire ont été affectés par les théories et pratiques militantes féministes, mais aussi en quoi l’écriture des histoires des arts et de la littérature, et les manières de montrer l’art, ont été impactées par les féminismes dans une recherche d’élaboration d’un savoir non-excluant et contre-hégémonique. Dans une perspective de recherches plus contemporaines, on peut aussi se demander comment les pensées décoloniales et queer alimentent les réflexions pour repenser l’écriture des histoires des arts et de la littérature dans une approche de décentrement des savoirs.

Axe 2 – Stratégies de résistances : Artivisme, pratiques créatives et artistiques subversives

Les processus d’exclusion dévoilés, il devient alors possible, dans une perspective intersectionnelle, de mettre en évidence les stratégies de résistances passées et présentes et plus ou moins subversives, mises en œuvre par les exclu·e·s pour contourner ou contrer l’hégémonie masculine ainsi que les autres rapports de domination dans le champ concerné afin d’imposer et de faire accepter leurs œuvres. Quelles sont les stratégies créatives de luttes contre les oppressions ? De quelles manières les artistes, les auteur·e·s et les militant·e·s ont nourri les discours et les combats féministes par l’écrit, le visuel et la performance?

Pour la littérature, cela peut aller de l’usage du pseudonyme masculin jusqu’aux amitiés féminines littéraires par exemple. On peut également questionner la construction d’une niche littéraire « par et pour les femmes », avec le développement d’une catégorie littéraire (chick lit) considérée dévalorisante tant pour les auteures que pour les lectrices. On peut également s’intéresser aux critiques de l’androcentrisme dans certains champs de la création par des actrices de ces champs, comme par exemple le développement de collectifs de créatrices de BD qui ont dénoncé l’invisibilisation des femmes en tant que groupe social dans l’organisation et la sélection du festival d’Angoulême en 2017.

En outre, cet axe propose de s’intéresser aux usages politiques du corps, aux performances et pratiques créatives et artistiques ayant une visée politique. Citons par exemple le travail de Regina José Galindo ou plus largement de Mujeres Creando, d’ORLAN, l’exposition MASCULIN/MASCULIN pour dénoncer l’exclusivité des nus féminins dans l’art (Musée d’Orsay) et les actions des Guerrilla Girls. Le théâtre contemporain peut aussi être interrogé en tant que forme politique mettant en cause la construction des genres et des rapports de domination comme l’analyse notamment Muriel Plana dans Théâtre et féminin : identité, sexualité, politique (2012).

Axe 3 – Faire science féministe autrement : pédagogies, féminismes et pratiques créatives/artistiques

Cet axe propose de mettre en valeur les processus de valorisation et de (re)découverte des artistes et créatrice·eur·s effacé·e·s et oubli·é·e·s par l’histoire ou encore méconnu·e·s, notamment dans une démarche cyberféministe. C’est le cas du groupe AWARE, de la bloggeuse de « Raconte-moi l’histoire » ou encore de l’initiative en ligne « L’Histoire par les femmes ».

Par ailleurs, il peut aussi s’agir de s’intéresser à la mobilisation de supports variés ou la mise en œuvre de démarches inusuelles dans l’exercice scientifique (films, photographie, méthodes participatives) dans une approche féministe scientifique. Plusieurs supports de création sont ainsi utilisés dans la recherche ou dans le milieu associatif dans une perspective pédagogique. Les bandes dessinées sont ainsi employées comme moteurs de prise de conscience sur certains sujets. Citons à titre d’exemples le traitement du harcèlement de rue avec Le projet crocodile de Thomas Mathieu ou Les séducteurs de rue de Léon Maret et Mélanie Gourarier, de la charge mentale par la bédéiste Emma, ou encore de l’anatomie et les préjugés qui entourent la sexualité par Liv Strömquist dans L’origine du monde. Citons encore le documentaire d’Héloïse Prévost, « Femmes rurales en mouvement » ou celui d’Amandine Gay intitulé « Ouvrir la voix ».

Cet axe propose aussi d’inclure une réflexion sur la création artistique dans son utilisation à des fins féministes de soin et/ou d’émancipation individuelle et collective : que ce soit directement par les expériences d’art-thérapie menées dans la résolution des troubles alimentaires, notamment par l’art-thérapeute québécoise Janie Pomerleau, ou par l’utilisation de la vidéo dans une perspective de libération de la parole par des associations luttant contre les violences faites aux femmes par exemple.

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Modalités de participation

Les propositions de communication, rédigées en français, doivent nous parvenir en format .pdf et doivent contenir les informations suivantes :

– Nom, Prénom

– Statut et/ou rattachement institutionnel s’il y a lieu

– Adresse mail de(s) l’auteur·e(s)

– Titre envisagé de la communication

– Résumé d’une page maximum

Les propositions de communication doivent être envoyées au plus tard le 31 janvier 2018 en affichant en objet du mail : Nom, Prénom et « Colloque Arpège-EFiGiES » à : atelierarpege.efigies@gmx.fr

Le titre du fichier envoyé doit s’intituler comme suit : NOMPrénom.ColloqueArpège-EFiGiES.

Le colloque se déroulera les 17 et 18 mai 2018 à l’Université de Toulouse II-Jean Jaurès (Maison de la Recherche, Salle F417). Les participant·e·s seront informé·e·s de la sélection des propositions par mail fin février.

Pour toute information complémentaire, merci de contacter les responsables scientifiques du colloque : atelierarpege.efigies@gmx.fr

Pour en savoir plus sur les activités de l’atelier Arpège-EFiGiES Toulouse : https://efigiesateliers.hypotheses.org/category/efigies-toulouse

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