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La jouissance des femmes, scandale des Lumières ?

Panel proposé dans le cadre du congrès

“Plaisirs et sociabilité au XVIIIᵉ siècle”

Société canadienne d’étude du dix-huitième siècle (SCEDHS)

Trois-Rivières (Québec) · Hôtel Gouverneur · 20-23 octobre 2027

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Si, dans le long XVIIIᵉ siècle qui nous retiendra ici, le plaisir s’affirme comme un véritable fait de civilisation, ses significations sociales et morales n’en cessent pas moins de se redessiner.

À travers l’Europe et les mondes atlantiques, l’évolution des sociabilités et l’essor des cultures libertines donnent une visibilité nouvelle aux plaisirs du corps et aux formes du désir. La France en offre un observatoire particulièrement riche : la « France galante » dont Alain Viala a retracé l’histoire culturelle voit au cours du siècle ses codes se recomposer au contact de la licence et du libertinage[1]. Les femmes occupent une place centrale dans cette économie du plaisir : dans la réalité sociale et politique, où favorites et maîtresses peuvent acquérir visibilité et influence ; dans les fictions, qui multiplient les figures de femmes désirantes et jouissantes ; jusque dans les productions satiriques et les libelles pornographiques, où la sexualité qui leur est attribuée devient un puissant instrument de disqualification. Jamais peut-être les plaisirs des femmes n’ont été autant représentés et fantasmés, sans que cette omniprésence signifie pour autant l’autonomie de celles qui les éprouvent.

Ce décalage est d’autant plus frappant que le siècle transforme simultanément les fondements philosophiques de la morale sexuelle. Comme l’a montré Jonathan I. Israel, les premiers effets sensibles de ce qu’il désigne comme les « Lumières radicales », selon une catégorie historiographique largement discutée, se manifestent, avant même leurs conséquences proprement politiques, dans les domaines de la sexualité, de l’érotisme et de la place des femmes[2]. Naturalisme philosophique et spinozisme contribuent à dissocier la morale de la religion ; la remise en cause des hiérarchies fondées sur la tradition ou la Révélation, comme l’affirmation d’une raison commune aux deux sexes, fragilisent les justifications anciennes de la subordination féminine. Plus décisivement encore, la libido peut être pensée comme également naturelle chez les femmes et chez les hommes : la chasteté cesse d’aller de soi comme disposition proprement féminine et la répression unilatérale de la sexualité des femmes devient elle-même susceptible de critique.

La seconde moitié du siècle, puis la rupture révolutionnaire, déplacent cependant les termes du problème. À l’horizon de la galanterie et du libertinage se superpose une conception renouvelée de la vertu, tandis que l’autorité croissante des médecins soumet le corps féminin à une observation plus étroite. La Révolution puis l’Empire prolongent ce déplacement en réorganisant la place assignée aux femmes dans l’ordre social, sans abolir les hiérarchies de genre. Reconnaître un désir féminin naturel ne conduit ainsi que rarement à reconnaître aux femmes une égale liberté sexuelle : les principes qui ordonnent leurs conduites se transforment, mais l’exigence particulière qui pèse sur elles demeure.

C’est dans cet écart que se loge ce que nous proposons d’appeler un « scandale des Lumières ». Scandale moral, certes, lorsque la jouissance des femmes trouble l’ordre sexuel et social ; mais surtout scandale intellectuel, lorsqu’elle oblige les discours universalistes à affronter les conséquences de leurs propres principes. La difficulté devient particulièrement vive dès lors que les femmes ne sont plus seulement pensées comme objets du désir ou comme corps jouissants, mais comme sujets de leur propre jouissance. Qui peut alors dire cette jouissance, et à partir de quelle expérience ? À quelles conditions peut-elle devenir socialement recevable, plutôt que scandaleuse ? Que coûte à une femme le fait d’être publiquement reconnue comme sujet de plaisir ?

De l’Ancien Régime aux premières années de l’Empire, le rapport entre reconnaissance du désir et libre disposition de soi ne cesse donc de se redéfinir, invitant finalement à se demander dans quelle mesure cette dissociation demeure à l’œuvre dans nos propres façons de penser les plaisirs des femmes.

Axe 1 : Qui parle quand les femmes jouissent ? Voix, ventriloquies et savoirs du plaisir

Comment saisir le plaisir des femmes lorsque les archives qui le racontent sont elles-mêmes traversées par une profonde dissymétrie de genre ? Une part importante de la littérature libertine, érotique ou pornographique du XVIIIᵉ siècle fait entendre des voix féminines façonnées par des hommes – de Crébillon fils à Diderot, dont Les Bijoux indiscrets poussent jusqu’à la littéralité la fiction d’un sexe féminin parlant ; du Portier des Chartreux à Thérèse philosophe ; de Margot la ravaudeuse de Fougeret de Monbron à Félicia ou Mes fredaines de Nerciat ; de La Morlière à Rétif de La Bretonne, de Mirabeau à Sade. Autant de textes qui décrivent et parfois théorisent la jouissance des femmes. Que valent aujourd’hui ces savoirs masculins du plaisir féminin ? Faut-il n’y voir que projection, appropriation ou fantasme, ou peuvent-ils aussi conserver, sous leurs biais et leurs violences propres, une connaissance des corps, des pratiques et des rapports de désir ?

À cette abondance répond la nécessité de retrouver et d’interroger les textes dans lesquels des femmes elles-mêmes donnent forme à l’expérience du plaisir : fictions, correspondances, mémoires, poésie, écrits philosophiques, mais aussi les écritures où la jouissance, moins directement dicible, ne se laisse saisir qu’en creux. La comparaison ne saurait cependant opposer une parole masculine nécessairement falsificatrice à une parole féminine immédiatement authentique : aucune parole sur le plaisir n’est un accès immédiat à l’expérience.

La notion de « ventriloquie textuelle[3] » permet alors moins de départager des voix légitimes et illégitimes que d’interroger la constitution même d’un savoir sur le plaisir des femmes : qui peut le dire, depuis quelle position et avec quelle autorité ? Que produit l’écart entre sexe de l’auteur ou de l’autrice, genre de la voix et sujet du plaisir ? Comment lire ces archives sans confondre représentation et expérience, mais sans renoncer non plus à ce qu’elles peuvent nous apprendre ?

Axe 2 : Jouir sous surveillance : savoirs et gouvernement du plaisir féminin

Dire le plaisir ne suffit pas : encore faut-il déterminer ce qu’il signifie et jusqu’où il peut légitimement s’exercer. Médecine, droit, morale, religion ou pédagogie ne se contentent pas de réprimer les plaisirs des femmes ; ils contribuent à en fixer les catégories et les frontières, en définissant ce qui relève de la norme et ce qui s’en écarte. De L’Onanisme de Tissot (1760) à La Nymphomanie de Bienville (1771), des discours sur l’adultère à ceux qui entourent les plaisirs solitaires, la prostitution ou les conduites dites « dépravées », le corps féminin devient ainsi un objet privilégié de savoir et de gouvernement.

Ces discours ne décrivent pas un plaisir féminin déjà constitué : ils contribuent à en définir les formes recevables et les excès. La sexualité des femmes peut être pensée comme naturellement plus modérée et simultanément comme susceptible d’une démesure pathologique ; leur désir reconnu comme naturel et néanmoins tenu pour une menace possible à l’ordre familial ou social. Comment une libido déclarée commune aux deux sexes devient-elle l’objet d’une vigilance différenciée ? Pourquoi une même pratique change-t-elle de sens selon le sexe de celui ou celle qui s’y livre ? À quel moment un plaisir cesse-t-il d’être plaisir pour devenir symptôme, faute, désordre ou danger ?

Mais gouverner ne signifie jamais déterminer entièrement les conduites : ces normes sont retravaillées par celles auxquelles elles s’adressent. Il pourra donc s’agir d’étudier non seulement les dispositifs qui prétendent régler les plaisirs féminins, mais encore les usages que les femmes font des catégories qui leur sont imposées et les marges qu’elles ouvrent à l’intérieur de celles-ci.

Axe 3 : Jouir à quel prix ? Le plaisir des femmes au miroir de l’opinion

Une fois dit, pratiqué ou revendiqué, le plaisir entre enfin dans l’économie du jugement social. Au XVIIIᵉ siècle, l’opinion acquiert une capacité croissante de consécration et de disqualification : le nom, les mœurs, le corps et la vie privée peuvent désormais peser sur l’appréciation d’une personne et de son œuvre. Or cette exposition n’a ni les mêmes formes ni les mêmes coûts pour les femmes et pour les hommes.

La recherche ou l’affirmation du plaisir engage ainsi bien davantage que la seule réputation sexuelle d’une femme : elle peut affecter son crédit social, son autorité intellectuelle et jusqu’aux conditions de sa postérité. Là où le libertinage peut s’intégrer à la persona d’un écrivain ou d’un philosophe, une femme dont la sexualité est publiquement exposée risque plus volontiers de voir son œuvre relue à travers ses mœurs et son autorité rabattue sur son corps. Dans quelle mesure peut-elle alors être reconnue comme sujet de savoir tout en demeurant identifiable comme sujet de plaisir ? De Ninon de Lenclos, dont la transmission comme figure d’épicurienne suppose de composer avec sa réputation sexuelle, à Émilie du Châtelet, dont la postérité a longtemps entrelacé l’œuvre philosophique et la vie amoureuse, les formes de cette tension varient. Elles deviennent particulièrement visibles dans l’espace public révolutionnaire et postrévolutionnaire : Mary Wollstonecraft voit sa mémoire profondément affectée par la divulgation posthume de sa vie intime ; Germaine de Staël affronte des attaques où la femme, l’autrice et la personnalité publique deviennent difficilement dissociables.

L’enjeu excède donc l’opprobre immédiat. Il concerne la manière dont l’opinion travaille dans la durée la mémoire des femmes, infléchissant ce qui demeure d’elles et la façon dont leur postérité se construit. Comment une réputation sexuelle devient-elle une grille de lecture d’une œuvre ? Pourquoi faut-il parfois désérotiser une femme pour lui restituer une autorité philosophique ou littéraire ? Et que perd-on, inversement, lorsqu’une postérité purifie ces trajectoires de ce qui relève du désir et du plaisir ?

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En somme, ce panel propose d’interroger la jouissance des femmes comme une entrée privilégiée pour penser les rapports entre « plaisirs et sociabilité au XVIIIᵉ siècle » : loin de relever de la seule sphère intime, le plaisir féminin prend sens – il se dit, se règle et se juge – dans des espaces sociaux qui en déterminent les formes légitimes et les coûts symboliques. Les trois axes proposés permettront ainsi d’étudier les conditions sociales qui rendent le plaisir féminin pensable, acceptable ou au contraire condamnable, et la manière dont ces conditions pèsent sur la possibilité, pour les femmes, d’être reconnues comme sujets de leur propre jouissance. Ouvert à une approche interdisciplinaire et aux différents espaces européens et atlantiques, le panel entend enfin prolonger ce questionnement dans ses résonances contemporaines : comment reconnaître la liberté des femmes sans continuer à faire de leur corps et de leur plaisir l’épreuve privilégiée de cette liberté ?

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Modalité de soumission : Les propositions (250 mots max.), accompagnées d’une courte biobibliographie, sont à envoyer avant le 15 décembre 2026 aux deux organisateurs du panel : Leila Chevalley (leila.sayeg@sorbonne-nouvelle.fr) et Alexis Tétreault (atetr065@uottawa.ca).

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[1] Alain Viala, La France galante. Essai historique sur une catégorie culturelle, de ses origines jusqu’à la Révolution, Paris, PUF, coll. « Les Littéraires », 2008.
[2] Jonathan I. Israel, « Les femmes, la philosophie et la sexualité », dans Les Lumières radicales. La philosophie, Spinoza et la naissance de la modernité (1650-1750), trad. Pauline Hugues, Charlotte Nordmann et Jérôme Rosanvallon, Paris, Éditions Amsterdam, 2005, p. 113-128.
[3] Roxanne Roy et Diane Desrosiers (dir.), Figures ventriloques. Voix de femmes (XVIe-XVIIIe siècle), Paris, Classiques Garnier, coll. « Masculin/féminin dans l’Europe moderne », n° 40, 2025.