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Femmes et cartographie du Moyen Âge au XXe siècle

Université du Havre — 12 et 13 mars 2027

ORGANISATION

Comité Français de cartographie

Université Le Havre Normandie, UFR Humanités & Sociétés, Groupe de Recherche Identités et Cultures,

Bibliothèque patrimoniale du Havre

En partenariat avec

Institut universitaire de France

Bibliothèque nationale de France

EPHE (Histara)

CNRS (Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris)

« Indépendamment de l’ordre qu’on peut et qu’on doit même mettre dans une correspondance, [comment] pourrois-je, Madame, vous parler de l’Amérique, sans que la géographie se présentât pour faire le sujet de cette lettre. Cette science est la première que l’on ait fait entrer de nos jours dans l’éducation d’une demoiselle. »

Marie Le Masson Le Golft, Lettres sur l’éducation, 1788, p. 95.

ARGUMENTAIRE

Ce colloque se propose de réinterroger la place des femmes dans la fabrique, la circulation et la réception des savoirs cartographiques jusqu’au XXe siècle, en prenant en compte les différentes modalités de leur participation, les biais documentaires inhérents aux sources et les enjeux méthodologiques contemporains. Elle s’inscrit dans le champ plus large de l’histoire des femmes dans les sciences et de l’étude de la construction genrée des savoirs.

Un champ de recherche émergent

Si l’historiographie s’intéresse aux femmes de sciences, avant les années 1970, et si l’histoire des femmes et des voyages est régulièrement investie, leur rôle dans la cartographie et leur intérêt pour les cartes n’ont commencé à faire l’objet de recherches qu’au tournant des années 2000, soit près de trente ans plus tard. Ces travaux pionniers ont émergé principalement dans le monde anglo-saxon (Shefrin, 1999 ; Hudson, Ritzlin, 2000 ; Dando, 2018, 2024 ; Tyner, 1997 ; 1999 ; 2001) et en Italie (Rossi, 2005). L’article de synthèse « Women and Cartography » de Christine Petto (2020) a davantage ouvert des perspectives qu’il ne les a closes.

Cette latence historiographique s’avère encore plus marquée dans la recherche française. Si cette dernière s’est intéressée aux femmes cartographes du XXe siècle (Robic, 1997, 2009), ainsi qu’au rôle important qu’elles ont joué dans les institutions de recherche et les bibliothèques (Ginsburger, 2015 ; Ginsburger, Robic, 2017 ; Antonutti, 2020), les études portant sur leur place dans la construction du savoir cartographique avant le XXe siècle demeurent trop rares.

Une invisibilisation systémique

Comme pour les autres champs scientifiques, plusieurs facteurs concourent à l’invisibilisation de l’implication des femmes dans la géographie et la cartographie. Les femmes sont difficiles à repérer dans les archives en raison de leur existence juridique limitée. Les conventions nient leurs compétences ou les assignent à l’anonymat par modestie. Leur identité se dissout dans des initiales en lieu et place du nom complet, ou dans la qualification de « veuve » qui les présente comme de simples continuatrices de l’œuvre de leur époux.

Les femmes sont aussi exclues de l’historiographie de la reconnaissance auctoriale en cartographie du fait d’une exigence paradoxale : la maîtrise complète de l’ensemble des compétences liées à la production cartographique (conception intellectuelle, dessin, gravure). Pourtant, cette maîtrise totale n’est détenue quasiment par aucun géographe, la production cartographique étant, par nature, un travail collaboratif. Ainsi, lorsqu’une femme conçoit intellectuellement une carte sans la graver elle-même (la Carte de Tendre de Madeleine de Scudéry), les critiques actuels attribuent l’auctorialité au graveur masculin (François Chauveau). Inversement, les femmes graveuses sont cantonnées au statut d’exécutante.

AXES DE RECHERCHE

Axe 1 — Trajectoires et productions des femmes cartographes

La journée sera l’occasion de s’intéresser aux femmes cartographes :

•       En retraçant des parcours individuels, sans mettre de côté le rôle des veuves dans la continuité des ateliers familiaux, qui mérite une attention particulière. Si les veuves ne dirigent généralement l’atelier de leur défunt époux que durant une période limitée (Barker, 1997, p. 90-92), il existe plusieurs exceptions remarquables, comme Mary Senex, qui dirige l’atelier pendant quinze ans après la mort de son époux, Marie Desmaretz, veuve de Duval, Geneviève Hourlier, veuve d’Antoine de Fer, ou encore Marie Darbisse, veuve de Guillaume Delisle, pour ne donner que quelques exemples.

•       En établissant les conditions d’accès à la pratique cartographique et les réseaux professionnels et familiaux mobilisés.

•       En interrogeant les spécificités éventuelles de leur production : recours privilégié à certaines formes cartographiques comme les cartes allégoriques ou thématiques (Carte de Tendre, carte de Marie Le Masson Le Golft, productions de l’astronome Nicole-Reine Lepaute), ou encore les cartes « informelles » produites dans un cadre ludique ou pédagogique.

Axe 2 — Les « petites mains » de la cartographie

Dans la lignée des travaux récents de Françoise Waquet (2015, 2022) sur les « petites mains » des sciences, ou encore de Delphine Gardey sur le travail féminin dans les tâches de bureau (2001), cette journée pourrait être l’occasion de mettre au jour le travail invisible des femmes, largement à exhumer : informatrices, copistes, dessinatrices, graveuses, enlumineresses, secrétaires, ouvrières d’atelier. Cet effort a été déployé pour la première moitié du XXsiècle (Swab, 2025), mais il pourrait tout aussi bien être mené pour des périodes antérieures, les femmes étant parfois repérables dans les représentations d’atelier.

Axe 3 — Femmes lectrices et réception cartographique

La question des femmes lectrices de cartes, qu’il s’agisse de femmes issues des élites, de maîtresses d’école, de libraires, d’écolières ou d’étudiantes, ouvre un champ d’investigation particulièrement fécond. À quelle occasion ces femmes sont-elles confrontées aux cartes ? Sur quels supports ? Et selon quelles modalités de lecture ?

Cette interrogation engage également la question de l’enseignement, puisque la lecture cartographique suppose une initiation préalable, et invite donc à s’intéresser à l’ensemble des pratiques éducatives féminines liées à la carte.

Enfin, Christine Petto évoque également la piste des périodiques et de la publicité destinée aux femmes, ainsi que les usages ludiques de la carte : jeux, romans, cartes brodées, entre autres formes d’appropriation. À titre d’exemple, la carte de l’île de France (actuelle île Maurice) intégrée au roman Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, succès éditorial majeur de la fin du XVIIIe siècle auprès d’un lectorat largement féminin, illustre cette dimension encore sous-exploitée de la réception cartographique.

La journée, en adoptant un cadre chronologique étendu, du Moyen Âge jusqu’au XXe siècle, est ouverte à l’ensemble des aires géographiques. Elle s’adresse aux chercheurs et chercheuses en histoire, histoire des sciences, histoire de l’art, littérature, géographie et disciplines connexes.

MODALITÉS PRATIQUES

Les propositions de communication (environ 1500 signes), accompagnées d’une courte bio-bibliographie, sont à envoyer avant le 30 septembre 2026 à l’adresse suivante : lucile.haguet@lehavre.fr

Le comité de sélection se réunira début octobre et communiquera les résultats de l’appel à communication au plus tard dans la 2e quinzaine d’octobre.

Le colloque aura lieu les 12 et 13 mars 2027 à l’université Le Havre Normandie. Une présentation des fonds patrimoniaux de la Bibliothèque municipale du Havre est prévue.

Les communications retenues auront vocation à être publiées dans un numéro de la revue du Comité français de cartographie, Cartes & Géomatique, au cours de l’année 2028.


OUVRAGES CITÉS ET BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE

Antonutti, Isabelle (dir.). 2020. Figures de bibliothécaires. Villeurbanne : Presses de l’Enssib, coll. « Papiers ». (voir l’entrée Myriam Foncin)

Baigent, Elizabeth. 2025. « ‘Octavia Always Enjoyed a Map’: Octavia Hill, Maps, and Victorian Women Reformers ». The Cartographic Journal 62 (3–4) : 190–204. https://doi.org/10.1080/00087041.2025.2627791

Barker, Hannah. 1997. « Women, Work and the Industrial Revolution: Female Involvement in the English Printing Trades, c. 1700–1840 ». In Gender in Eighteenth-Century England: Roles, Representations and Responsibilities, éd. Hannah Barker et Elaine Chalus, 81–100. Londres : Longman.

Costa, Shelley. 2002. « The Ladies’ Diary: Gender, Mathematics, and Civil Society in Early-Eighteenth-Century England ». Osiris, 2e série, 17 : 49–73.

Dando, Christine E. 2018. Women and Cartography in the Progressive Era. Londres/New York : Routledge, coll. « Studies in Historical Geography ». Nouvelle édition en 2024.

Findlen, Paula. 1995. « Translating the New Science: Women and the Circulation of Knowledge in Enlightenment Italy ». Configurations 3 : 167–206.

Gardey, Delphine. 2001. La Dactylographe et l’expéditionnaire. Histoire des employés de bureau, 1890-1930. Paris : Belin, coll. « Modernités ».

Ginsburger, Nicolas. 2015. « Les premières géographes universitaires en France : enquête sur les débuts d’une féminisation disciplinaire (1913–1928) ». Cybergeo: European Journal of Geography.

Ginsburger, Nicolas et Marie-Claire Robic. 2017. « Portrait en groupe de femmes-géographes. La féminisation du champ disciplinaire au milieu du XXe siècle, entre effets de contexte et de structure (1938–1960) ». Annales de géographie, 2017/1.

Hudson, Alice C. et Mary McMichael Ritzlin. 2000. « Preliminary Checklist of Pre-Twentieth-Century Women in Cartography ». Cartographica 37 (3) : 3–24.

Longchamps, Denis. 2014. « Political Tourism: Elizabeth Simcoe’s Maps and Views of Canada (1791–1796) ». Imago Mundi 66 : 213–223.

Pastoureau, Mireille. 1984. Les atlas français, XVIe–XVIIsiècles : répertoire bibliographique et étude. Paris : Bibliothèque nationale, Département des cartes et plans.

Pedley, Mary Sponberg. 1979. « The Subscription List of the 1757 Atlas Universel: A Study in Cartographic Dissemination ». Imago Mundi 31 : 66–77.

Petto, Christine M. 2009. « Playing the Feminine Card: Women of the Early Modern Map Trade ». Cartographica 44 (2) : 67–81.

Petto, Christine M. 2020. Women and Enlightenment: Women as Producers and Consumers of Maps, 1650–1800. History of Cartography, vol. 4. Chicago : University of Chicago Press.

Robic, Marie-Claire. 1997. « Exclusion, régression… Du “Ladies’ Program” au “sans femme” ? ». Strates : Matériaux pour la recherche en sciences sociales, n° 9.

Robic, Marie-Claire. 2009. « Beaujeu-Garnier, J. ». In International Encyclopedia of Human Geography, dir. Rob Kitchin et Nigel Thrift, 275–276. Elsevier.

Rossi, Luisa. 2005. L’altra mappa. Esploratrici, viaggiatrici, geografe. Reggio Emilia : Diabasis, 351 p.

Shefrin, Jill. 1999. « “Make it a Pleasure and Not a Task”: Educational Games for Children in Georgian England ». Princeton University Library Chronicle 60 : 251–275.

Shevelow, Kathryn. 1989. Women and Print Culture: The Construction of Femininity in the Early Periodical. Londres : Routledge.

Skedd, Susan. 1997. « Women Teachers and the Expansion of Girls’ Schooling in England, c. 1760–1820 ». In Gender in Eighteenth-Century England: Roles, Representations and Responsibilities, éd. Hannah Barker et Elaine Chalus, 101–125. Londres : Longman.

Swab, Jack. 2025. « Beyond ‘Clerical Cartography’: Gender and the (Re)Production of Sanborn Fire Insurance Maps ». The Cartographic Journal 62 (3–4) : 177–189. https://doi.org/10.1080/00087041.2025.2627789

Tyacke, Sarah. 1978. London Map-Sellers, 1660–1720: A Collection of Advertisements for Maps Placed in the London Gazette, 1668–1719, with Biographical Notes on the Map-Sellers. Tring : Map Collector Publications.

Tyner, Judith A. 1997. « The Hidden Cartographers: Women in Mapmaking ». Mercator’s World 2 (6) : 46–51.

Tyner, Judith A. 1999. « Millie the Mapper and Beyond: The Role of Women in Cartography since World War II». Meridian 15 : 23–28.

Tyner, Judith A. 2001. « Following the Thread: The Origins and Diffusion of Embroidered Maps ». Mercator’s World 6 (2) : 36–41.

Waquet, Françoise. 2015. L’Ordre matériel du savoir. Comment les savants travaillent, XVIe-XXIe siècle. Paris : CNRS Éditions (rééd. coll. « Biblis », 2022).

Waquet, Françoise. 2022. Dans les coulisses de la science. Techniciens, petites mains et autres travailleurs invisibles. Paris : CNRS Éditions, coll. « Histoire », 347 p.

White, Cynthia L. 1970. Women’s Magazines, 1693–1968. Londres : Michael Joseph.