{"id":11291,"date":"2024-04-15T06:15:57","date_gmt":"2024-04-15T13:15:57","guid":{"rendered":"http:\/\/siefar.org\/?p=11291"},"modified":"2024-04-15T06:15:57","modified_gmt":"2024-04-15T13:15:57","slug":"madame-de-sevigne-un-matrimoine-en-danger","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/siefar.org\/gb\/madame-de-sevigne-un-matrimoine-en-danger\/","title":{"rendered":"Madame de S\u00e9vign\u00e9, un matrimoine en danger"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Tribune publi\u00e9e dans<em>\u00a0Le Nouvel Obs<\/em>, le 8 mars 2024, de notre adh\u00e9rente Nathalie Freidel, membre du CA de la SIEFAR.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Le biopic d\u2019Isabelle Brocard consacr\u00e9 \u00e0 Madame de S\u00e9vign\u00e9 reconduit le pire d\u2019une caract\u00e9risation misogyne contre laquelle les sp\u00e9cialistes de S\u00e9vign\u00e9 luttent depuis vingt ans. Explications par Nathalie Freidel, professeure \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Wilfrid Laurier et sp\u00e9cialiste de l\u2019\u00e9pistoli\u00e8re.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous les moyens devraient \u00eatre bons pour mettre \u00e0 l\u2019honneur et diffuser aupr\u00e8s du grand public un matrimoine litt\u00e9raire, artistique, culturel longtemps minoris\u00e9 par les passeurs de m\u00e9moire.\u00a0Le film d\u2019Isabelle Brocard, \u00ab\u00a0Madame de S\u00e9vign\u00e9\u00a0\u00bb, \u00e9choue lamentablement dans cette mission.\u00a0\u00ab\u00a0Adapt\u00e9 librement de la correspondance\u00a0\u00bb, d\u2019apr\u00e8s un sc\u00e9nario original de la r\u00e9alisatrice, le biopic ne donnera vraisemblablement pas envie aux spectateurs d\u2019aller lire S\u00e9vign\u00e9. C\u2019est dommage, pour celle qui compte parmi la poign\u00e9e d\u2019\u00e9crivaines de son temps \u00e0 s\u2019\u00eatre impos\u00e9e parmi les \u00ab\u00a0classiques\u00a0\u00bb. Certes, le texte n\u2019est pas commode\u00a0: une correspondance qui s\u2019\u00e9tend sur pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle et remplit trois volumes dans la collection de La Pl\u00e9iade. La r\u00e9alisatrice a donc tranch\u00e9 dans le vif\u00a0: exit l\u2019\u0153uvre de S\u00e9vign\u00e9, place \u00e0 un roman de son cru qui para\u00eet en m\u00eame temps que la sortie du film (\u00ab\u00a0Madame de S\u00e9vign\u00e9. Une tendresse excessive\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plut\u00f4t que tir\u00e9 d\u2019une lecture s\u00e9rieuse des lettres de l\u2019\u00e9pistoli\u00e8re, le sc\u00e9nario d\u2019Isabelle Brocard reprend \u00e0 son compte un r\u00e9cit l\u00e9gu\u00e9 par une longue tradition historiographique et critique : S\u00e9vign\u00e9 n\u2019est pas vraiment une \u00e9crivaine car elle n\u2019a jamais eu de projet d\u2019\u00e9criture. C\u2019est par hasard que des lettres dict\u00e9es par le seul amour maternel ont trouv\u00e9 le chemin de la litt\u00e9rature. Ce fameux amour maternel est pr\u00e9cis\u00e9ment le sujet du film qui, pour faire bonne mesure, en remet une couche avec un th\u00e8me au go\u00fbt du jour, celui de la relation toxique entre les deux femmes. Se joue alors sous nos yeux un drame qui tient davantage du sitcom que de la reconstitution historique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout commence lorsqu\u2019un Louis XIV d\u00e9guis\u00e9 en faune lubrique tente de violer S\u00e9vign\u00e9 fille dans les buissons de Versailles. La vigilance de S\u00e9vign\u00e9 m\u00e8re permet d\u2019\u00e9viter le pire mais sa prudence lui conseille un mariage h\u00e2tif. Or voil\u00e0 qu\u2019\u00e0 peine devenue Mme de Grignan, la fille ingrate s\u2019\u00e9mancipe de la houlette maternelle et choisit de suivre son \u00e9poux au fin fond de la province. La rupture est consomm\u00e9e. Par la suite, ce ne sont que tentatives avort\u00e9es de S\u00e9vign\u00e9 pour faire revenir sa fille aupr\u00e8s d\u2019elle, obstination qui finit par lui \u00f4ter l\u2019affection et le respect de tout son entourage. Ni la fermet\u00e9 du mari, ni la patience de son fils, ni la sagesse de son amie Lafayette n\u2019auront raison de la \u00ab folie \u00bb de cette femme. Au passage, son cousin Bussy-Rabutin tente bien de la ramener \u00e0 la raison en la mettant dans son lit. Peine perdue. Pas de place pour la gaudriole au royaume du chagrin maternel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mater dolorosa, pr\u00e9cieuse sur le retour, \u00e9crivaine malgr\u00e9 elle\u00a0: Isabelle Brocard reconduit le pire d\u2019une caract\u00e9risation misogyne contre laquelle les sp\u00e9cialistes de S\u00e9vign\u00e9 luttent depuis vingt ans. Certes, malmener la v\u00e9rit\u00e9 historique n\u2019est pas un crime au cin\u00e9ma mais c\u2019est un risque \u00e0 prendre. Celui du ridicule. Lorsqu\u2019au tournant d\u2019une conversation de salon, S\u00e9vign\u00e9 se lance dans une tirade enflamm\u00e9e sur l\u2019ind\u00e9pendance et l\u2019autonomie des femmes, on s\u2019attend un peu \u00e0 la voir d\u00e9filer dans la sc\u00e8ne suivante dans une manif pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits. Quant aux r\u00e9pliques cinglantes prof\u00e9r\u00e9es par la fille, dans son combat perdu d\u2019avance contre son dragon de m\u00e8re, elles sont si d\u00e9plac\u00e9es dans le contexte qu\u2019on ne serait pas plus surpris de l\u2019entendre menacer de la\u00a0ghoster\u00a0si \u00e7a continue. Et pourtant, si on avait voulu faire de S\u00e9vign\u00e9 une ic\u00f4ne du f\u00e9minisme, la \u00ab\u00a0Correspondance\u00a0\u00bb auraient fourni une ample mati\u00e8re. On y d\u00e9couvre une femme instruite, cultiv\u00e9e, int\u00e9gr\u00e9e dans les cercles savants, fr\u00e9quentant tout le gratin des arts et des lettres, g\u00e9rant elle-m\u00eame sa fortune, ses affaires et l\u2019\u00e9tablissement de ses enfants, voyageant, lisant tout ce qui se publie \u2013 litt\u00e9rature mais aussi histoire, controverses religieuses, philosophie \u2013, se passionnant pour l\u2019actualit\u00e9, toujours en visite, en conversation, en mouvement. Nul n\u2019\u00e9tait besoin de fabriquer un \u00e9pouvantail de m\u00e8re abusive pour int\u00e9resser le public d\u2019aujourd\u2019hui \u00e0 une h\u00e9ro\u00efne qui montre que les femmes du pass\u00e9 ne se contentaient pas du r\u00f4le d\u00e9coratif et reproductif auquel elles \u00e9taient assign\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et l\u2019\u00e9criture dans tout \u00e7a\u00a0? Le film n\u2019omet pas de nous montrer S\u00e9vign\u00e9 \u00e0 son \u00e9critoire, arm\u00e9e d\u2019une plume qui \u00e9corche furieusement le papier et nos oreilles. Sans surprise, chaque fois qu\u2019elle \u00e9crit, c\u2019est pour d\u00e9clarer \u00e0 sa\u00a0\u00ab\u00a0ch\u00e8re bonne\u00a0\u00bb\u00a0un amour sans \u00e9gal et lui confier le d\u00e9sespoir dans lequel la plonge leur s\u00e9paration. L\u2019effet est d\u00e9plorable\u00a0: une auditrice du \u00ab\u00a0Masque et la Plume\u00a0\u00bb avoue que la lecture des lettres l\u2019a ennuy\u00e9e. Quel g\u00e2chis\u00a0! Quand on pense aux chefs d\u2019\u0153uvres comiques que l\u2019\u00e9pistoli\u00e8re tire de la moindre anecdote, aux sc\u00e8nes dignes de Moli\u00e8re qu\u2019elle recr\u00e9e \u00e0 l\u2019intention de ses destinataires, aux portraits au vitriol qu\u2019elle compose de ses contemporains, \u00e0 l\u2019humour avec lequel elle fait le r\u00e9cit de ses moindres faits et gestes (une promenade, une visite, un d\u00eener entre amis, une sortie au th\u00e9\u00e2tre, une s\u00e9ance de cure \u00e0 Vichy). Il n\u2019y a rien de moins ennuyeux qu\u2019une lettre de S\u00e9vign\u00e9. Au lieu du lamento obs\u00e9dant et larmoyant qui constitue le fil rouge du film, ce sont des nouvelles \u00e0 foison (qui vont des guerres louis-quatorziennes aux potins du quartier), des descriptions de la cour, de Paris, des maisons de campagne et des jardins, des petits riens du quotidien (alimentation, rem\u00e8des, mode), des rapports de lecture, des conseils pour l\u2019\u00e9ducation des enfants, des r\u00e9flexions sur le temps qui passe, la vieillesse, la religion. S\u00e9vign\u00e9 dirait\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0et de tout cela, autant en emporte le vent\u00a0\u00bb\u00a0(6 janvier 1672).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On objectera qu\u2019un tel jugement sent la morgue universitaire et que \u00ab\u00a0Madame de S\u00e9vign\u00e9\u00a0\u00bb, le film, aura au moins le m\u00e9rite de faire exister pour le public d\u2019aujourd\u2019hui une \u00e9crivaine n\u00e9e il y a bient\u00f4t quatre cents ans. Assur\u00e9ment, si son \u0153uvre figurait dans les programmes scolaires autrement que de mani\u00e8re anecdotique, le public en question serait en droit de faire des r\u00e9clamations. Quoi\u00a0! Une femme r\u00e9ussit \u00e0 braver les obstacles li\u00e9s \u00e0 sa condition pour laisser derri\u00e8re elle des lettres sublimes par centaines, sur lesquelles se jettent les \u00e9diteurs du XVIIIe\u00a0si\u00e8cle, dont les \u00e9rudits du XIXe\u00a0s\u2019acharnent \u00e0 retrouver les originaux, dont Proust fait ses d\u00e9lices au XXe\u00a0si\u00e8cle, et qu\u2019est-ce qu\u2019on sert au public du XXIe\u00a0si\u00e8cle\u00a0? Le portrait d\u2019une\u00a0\u00ab\u00a0folle\u00a0\u00bb\u00a0(le terme est tir\u00e9 des dialogues du film et il fait mal). C\u2019est donc que rien n\u2019a chang\u00e9 depuis le XVIIe si\u00e8cle, o\u00f9 un Boileau pouvait impun\u00e9ment salir et discr\u00e9diter le travail de la grande Madeleine de Scud\u00e9ry, autrice de l\u2019\u0153uvre romanesque la plus lue de son temps, en la caricaturant sous les traits d\u2019une furie. On ne peut pas pr\u00e9tendre vivre \u00e0 l\u2019\u00e9poque du f\u00e9minisme \u00e9clair\u00e9 et reconduire un discours, des images et des id\u00e9es qui ont tant fait pour emp\u00eacher la transmission de l\u2019\u0153uvre des femmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">#sauverS\u00e9vign\u00e9<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u25d7\u00a0\u00ab\u00a0Madame de S\u00e9vign\u00e9.\u00a0Lettres choisies\u00a0\u00bb,\u00a0\u00c9dition de Nathalie Freidel, Gallimard, Folio classique, 2016<br \/>\n\u25d7\u00a0\u00ab\u00a0Le Temps des \u201c\u00e9criveuses\u201d. L\u2019\u0153uvre pionni\u00e8re des \u00e9pistoli\u00e8res au XVIIe\u00a0si\u00e8cle\u00a0\u00bb,\u00a0Classiques Garnier, 2022<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tribune publi\u00e9e dans\u00a0Le Nouvel Obs, le 8 mars 2024, de notre adh\u00e9rente Nathalie Freidel, membre du CA de la SIEFAR. Le biopic d\u2019Isabelle Brocard consacr\u00e9 \u00e0 Madame de S\u00e9vign\u00e9 reconduit le pire d\u2019une caract\u00e9risation misogyne contre laquelle les sp\u00e9cialistes de S\u00e9vign\u00e9 luttent depuis vingt ans. 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