{"id":2838,"date":"2009-08-06T12:13:01","date_gmt":"2009-08-06T12:13:01","guid":{"rendered":"http:\/\/168"},"modified":"2009-08-06T12:13:01","modified_gmt":"2009-08-06T12:13:01","slug":"b-plessy-le-bulletin-des-lettres","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/siefar.org\/gb\/debats-articles\/b-plessy-le-bulletin-des-lettres\/","title":{"rendered":"B. Plessy &#8211; Le Bulletin des lettres"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: rgb(128, 0, 0);\"><span style=\"font-size: small;\"><b>Pour Louise<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><i>Le Monde<\/i> arrive-t-il &agrave; Lyon&#8217; Les Lyonnais lisent-ils <i>Le Monde<\/i>? Est-il s&ucirc;r qu&#8217;ils aillent jusqu&#8217;aux pages culturelles&#8217; S&#8217;ils l&#8217;avaient fait le vendredi 12 mai, alors la municipalit&eacute; aurait d&eacute;sign&eacute; une commission d&#8217;historiens et d&#8217;experts pour en appeler, le cardinal-archev&ecirc;que aurait fait sonner le bourdon de Saint-Jean, l&#8217;Acad&eacute;mie de Lyon aurait si&eacute;g&eacute; sans d&eacute;semparer pour trouver une id&eacute;e, la Soci&eacute;t&eacute; des &eacute;crivains lyonnais aurait envahi la place Bellecour pour pousser des hauts cris, des bouquets anonymes auraient jonch&eacute; les trottoirs des rues Confort et Bellecordi&egrave;re. Car ce jour-l&agrave;, 12 mai 2006, un de nos plus &eacute;minents Immortels, Marc Fumaroli, a &eacute;teint une &eacute;toile de premi&egrave;re grandeur dans le ciel lyonnais en d&eacute;clarant, sur quatre colonnes et avec une &eacute;trange jubilation, que Louise Lab&eacute; n&#8217;&eacute;tait qu&#8217;&laquo;une g&eacute;niale imposture&raquo;.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\">Les rues de Lyon sont rest&eacute;es tranquilles. Rien d&#8217;&eacute;tonnant pour le commun. Mais l&#8217;&eacute;tonnant n&#8217;est-il pas que les esprits avertis, parfaits connaisseurs et gardiens de la tradition lyonnaise, n&#8217;aient pas davantage r&eacute;agi? Indiff&eacute;rence? Non, mais longue habitude. Rien de nouveau dans le ciel lyonnais. &Agrave; quoi bon l&#8217;indignation&#8217; Il y a quarante ans exactement (17 mai 1966), Henri Hours donnait une conf&eacute;rence en s&eacute;ance solennelle de l&#8217;Acad&eacute;mie si&eacute;geant &agrave; l&#8217;H&ocirc;tel-de-Ville: <i>Louise Lab&eacute; ou la simplicit&eacute;<\/i>. Archiviste exc&eacute;d&eacute; par les demandes sans fin des &laquo;chercheurs&raquo;, observateur ironique des &laquo;critiques&raquo; de tous pays se marchant sur les pieds dans un espace si restreint, il voyait venir les choses: &laquo;Certains m&ecirc;me, pouss&eacute;s par l&#8217;impatience et r&eacute;veillant de vieux soup&ccedil;ons d&eacute;j&agrave; &eacute;mis au XVI<sup>e<\/sup> si&egrave;cle, risquent un pied imprudent sur la pente glissante du doute: apr&egrave;s tout, cette Louise Lab&eacute;, est-il bien s&ucirc;r qu&#8217;elle soit l&#8217;auteur de ses vers&#8217; Ne serait-ce pas Olivier de Magny ou quelque autre joyeux comp&egrave;re de sa bande?&raquo; Quarante ans plus tard, Mireille Huchon a d&eacute;val&eacute; le toboggan avec entrain, &eacute;tablissant dans une d&eacute;monstration, que Marc Fumaroli juge &laquo;irr&eacute;futable et r&eacute;jouissante&raquo;, que Louise Lab&eacute; n&#8217;est qu&#8217;&laquo;une cr&eacute;ature de papier&raquo;, invent&eacute;e de toutes pi&egrave;ces par un groupe de po&egrave;tes r&eacute;uni autour de Maurice Sc&egrave;ve, et mettant en cause, semble-t-il, son existence historique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\">Je vois un peu ce qui a d&ucirc; se passer. Il y a deux ou trois ans, l&#8217;&oelig;uvre de Louise Lab&eacute; a &eacute;t&eacute; inscrite au programme de l&#8217;agr&eacute;gation de lettres. Grand honneur, mais en l&#8217;occurrence honneur fatal. L&#8217;&eacute;mulation saisit alors les sp&eacute;cialistes. L&#8217;&oelig;uvre est revisit&eacute;e: &laquo;approches&raquo; renouvel&eacute;es, &laquo;probl&eacute;matiques&raquo; repos&eacute;es, voire &laquo;lectures&raquo; iconoclastes, avec l&#8217;espoir de s&#8217;illustrer dans la critique d&#8217;attribution, dont le cas d&#8217;&eacute;cole reste celui de Fr&eacute;d&eacute;ric Deloffre d&eacute;montrant, dans les ann&eacute;es 60, &agrave; l&#8217;encontre de toute la tradition, que les fameuses lettres pr&eacute;tendument &eacute;crites par une religieuse abandonn&eacute;e dans son couvent portugais par son amant fran&ccedil;ais n&#8217;&eacute;taient qu&#8217;un exercice de plume de Guilleragues. Et si Mireille Huchon venait de renouveler l&#8217;exploit&#8217;<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\">Il n&#8217;y a certes pas de quoi rire. Mireille Huchon n&#8217;est pas la premi&egrave;re venue: elle fait autorit&eacute; sur le XVI<sup>e<\/sup> si&egrave;cle. J&#8217;imagine qu&#8217;elle n&#8217;avance pas sa th&egrave;se &agrave; la l&eacute;g&egrave;re: 448 pages chez Droz. Et Marc Fumaroli doit avoir ses raisons pour s&#8217;engager &agrave; sa suite avec une telle vigueur, estimant que &laquo;les ex&eacute;g&egrave;tes et les biographes&raquo; qui l&#8217;ont pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e n&#8217;ont plus qu&#8217;&agrave; &laquo;rentrer sous terre&raquo;. Quoi! Fran&ccedil;oise Joukovsky, Fran&ccedil;ois Rigolot, Madeleine Lazard (je ne cite que les plus r&eacute;cents et que j&#8217;ai lus), ridicules et incomp&eacute;tents &agrave; ce point&#8217; Et les historiens d&#8217;entre Sa&ocirc;ne et Rh&ocirc;ne? Et les archivistes, qui disposent de 6 &agrave; 8 pi&egrave;ces incontestables, dont le testament de Louise? Et Henri Hours, qui, au terme de sa conf&eacute;rence, trace, avec sa rigueur habituelle, le portrait tout en nuances de la femme tr&egrave;s simplement r&eacute;elle que fut Louise Lab&eacute; en son temps&#8217; &#8211; Il ne s&#8217;agit pas ici de prendre position. Au reste, je n&#8217;ai pas la pi&egrave;ce &agrave; conviction sous la main. Je l&#8217;attends et il sera toujours temps d&#8217;y revenir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\">Mais <i>en attendant <\/i>c&#8217;est l&#8217;article de Marc Fumaroli qui invite &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir, en ce qu&#8217;il met en pr&eacute;sence deux conceptions de la litt&eacute;rature: la litt&eacute;rature de la sinc&eacute;rit&eacute;, expression spontan&eacute;e et directe de l&#8217;exp&eacute;rience v&eacute;cue, qui revendique sa l&eacute;gitimit&eacute; de l&#8217;authenticit&eacute; affective; la litt&eacute;rature de la verbalit&eacute;, expression concert&eacute;e et travaill&eacute;e d&#8217;un lieu commun, qui demande au seul pouvoir des mots sa port&eacute;e universelle &#8211; double conception que l&#8217;on oppose abusivement en d&eacute;clarant l&#8217;une romantique et l&#8217;autre classique. Jusque-l&agrave; Louise Lab&eacute; &eacute;tait le parangon de la plainte amoureuse sinc&egrave;re; voici qu&#8217;elle deviendrait l&#8217;exemple inverse et &eacute;clatant d&#8217;une pure cr&eacute;ation verbale puisque elle-m&ecirc;me ne serait plus l&#8217;auteur de son &oelig;uvre et que ce seraient des hommes qui l&#8217;auraient invent&eacute;e. Et c&#8217;est bien l&agrave; ce qui transporte Marc Fumaroli dont tout l&#8217;article dit en substance: c&#8217;est encore beaucoup plus beau; imposture, mais g&eacute;niale! Ce n&#8217;est pas ici le lieu d&#8217;entrer en dissertation, avec arguments, exemples et citations, mais je vois bien qu&#8217;elle irait &agrave; d&eacute;noncer un faux d&eacute;bat. D&egrave;s lors qu&#8217;il s&#8217;agit de grand art, ni la sinc&eacute;rit&eacute; brute ni le pur artifice ne saurait atteindre l&#8217;universel. Prenons le cas de Louise Lab&eacute;. Ses 24 sonnets ne seraient pas un des plus beaux chants d&#8217;amour de la litt&eacute;rature s&#8217;ils n&#8217;&eacute;taient que le cri d&#8217;une femme bless&eacute;e. Mais parce qu&#8217;elle avait le don, inn&eacute; et appris, de po&eacute;sie, cette femme bless&eacute;e a su ordonner sa souffrance, lui donner forme et en composer une suite qui de la banalit&eacute; de son cas personnel s&#8217;&eacute;l&egrave;ve &agrave; un langage modul&eacute; pour le coeur de tous, &#8211; classique, si l&#8217;on veut.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\">Pourquoi vouloir l&#8217;en priver? Pourquoi aller jusqu&#8217;&agrave; douter de son existence? Femme de papier, <i>scripta puella<\/i>! Voil&agrave; une &laquo;victoire&raquo; critique que nous ne c&eacute;l&eacute;brerons pas. Nous tiendrons un autre langage. Louise, vous &eacute;tiez belle, vous &eacute;tiez intelligente, vous avez aim&eacute;, vous &eacute;tiez po&egrave;te. Une seule de ces qualit&eacute;s suffisait pour vous faire ha&iuml;r. Vous avez &eacute;t&eacute; vilipend&eacute;e: femme savante, femme trop libre, courtisane (l&#8217;aimable Calvin vous a m&ecirc;me raval&eacute;e &agrave; une p&#8230; de la rue Merci&egrave;re, <i>plebeia meretrix<\/i>). Que reste-t-il de ce venin d&#8217;&eacute;poque? Votre tristesse et votre m&eacute;pris, tandis que votre &oelig;uvre imposait votre haute figure. Elles ne sont pas si nombreuses en notre litt&eacute;rature, les femmes po&egrave;tes, et chacune nous est bien n&eacute;cessaire: Christine de Pizan, Pernette du Guillet (qui fut peut-&ecirc;tre votre amie, mais combien de temps la conserverons-nous&#8217;), Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles, Marie No&euml;l, Catherine Pozzi qui vous rendit hommage. De cette f&eacute;minine Pl&eacute;iade, vous &eacute;tiez jusque-l&agrave; la premi&egrave;re. Or voici qu&#8217;il &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; &agrave; notre temps de vous rel&eacute;guer aux limbes d&#8217;une existence douteuse. &laquo;Exit Louise Lab&eacute;&raquo;, &eacute;crit Fumaroli: l&#8217;&oelig;uvre d&eacute;pos&eacute;e un jour de 1555 chez Jean de Tournes, la &laquo;lyonnaise dame&raquo;, fille et femme de cordier, l&#8217;admirable visage grav&eacute; par le Lorrain Woeriot. Le tout cong&eacute;di&eacute; sans &eacute;gard: Villon &eacute;tait plus courtois avec les belles dames du temps jadis.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\">Eh bien, jusqu&#8217;&agrave; preuve du contraire, nous continuerons &agrave; croire en Louise. Nous avons besoin d&#8217;elle. Que seraient tant de larmes sans les yeux pour les pleurer, la voix cass&eacute;e sans les l&egrave;vres pour murmurer, le luth plaintif sans les doigts pour en pincer les cordes&#8217; Louise, jadis on vous a trait&eacute;e de cr&eacute;ature, aujourd&#8217;hui vous ne seriez qu&#8217;une cr&eacute;ation. Mais quand bien m&ecirc;me nous devrions nous rendre, <i>cela ne changerait rien. <\/i>Vous connaissez la vieille histoire de Pygmalion. Ils ont voulu vous cr&eacute;er? Ils ont r&eacute;ussi: vous existez et vous leur avez &eacute;chapp&eacute;. Lisant vos vers, aucun homme de c&oelig;ur, aucune femme bless&eacute;e d&#8217;amour ne s&#8217;y trompera. Vous resterez leur s&oelig;ur. <i>Louise Lab&eacute;, ou la simplicit&eacute;<\/i>. Henri Hours a raison: votre simplicit&eacute; est la marque d&#8217;une v&eacute;rit&eacute; qui l&#8217;emporte sur tous les artifices.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"font-size: small;\"><b>Bernard Plessy (<i>Le Bulletin des Lettres<\/i>, juin-juillet 2006, p. 3-5)<\/b><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour Louise Le Monde arrive-t-il &agrave; Lyon&#8217; Les Lyonnais lisent-ils Le Monde? 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