{"id":2833,"date":"2009-08-06T11:45:22","date_gmt":"2009-08-06T11:45:22","guid":{"rendered":"http:\/\/163"},"modified":"2009-08-06T11:45:22","modified_gmt":"2009-08-06T11:45:22","slug":"m-fumaroli-le-monde-des-livres","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/siefar.org\/gb\/debats-articles\/m-fumaroli-le-monde-des-livres\/","title":{"rendered":"M. Fumaroli &#8211; Le Monde des livres"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: rgb(128, 0, 0);\"><span style=\"font-size: small;\"><b>Louise Lab&eacute;, une g&eacute;niale       imposture<\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\">Il en va de la po&eacute;sie comme de la peinture. Il ne suffit pas qu&#8217;un peintre (Titien, Ingres ou Girodet) ait pr&ecirc;t&eacute; son art &agrave; une belle nudit&eacute; f&eacute;minine ou masculine pour croire que ce corps d&eacute;shabill&eacute; se doive de faire le m&ecirc;me effet qu&#8217;un vid&eacute;o porno. Il ne suffit pas non plus qu&#8217;un po&egrave;te (Catulle, P&eacute;trarque ou Proust) &eacute;voque une fictive beaut&eacute; cruelle pour croire qu&#8217;il raconte, en langage &quot;cod&eacute;&quot;, sa torride vie sexuelle, laquelle, &quot;d&eacute;cod&eacute;e&quot; par les ex&eacute;g&egrave;tes et traduite en m&eacute;diocre prose par les biographes, dispensera leurs lecteurs na&iuml;fs d&#8217;entendre le message original. Peinture ou po&eacute;sie, l&#8217;art retors a ses d&eacute;tours auxquels le r&eacute;ductionnisme d&eacute;codeur ou biographique substitue des raccourcis.Savante, mais ne s&#8217;en laissant pas conter, sorbonnarde, mais non philistine, Mireille Huchon, dans son livre Louise Lab&eacute;, une cr&eacute;ature de papier, l&egrave;ve le voile sur certains d&eacute;tours de l&#8217;art n&eacute;glig&eacute;s par &quot;d&eacute;codeurs&quot; et biographes. Sp&eacute;cialiste de Rabelais et du &quot;beau XVIe si&egrave;cle&quot; fran&ccedil;ais, Mireille Huchon rejoint les conclusions auxquelles sont parvenus les meilleurs connaisseurs actuels, un Paul Veyne, un Philip Hardie, de ces &eacute;l&eacute;giaques grecs et latins que les doctes (mais fac&eacute;tieux) po&egrave;tes de la Renaissance savaient par coeur et imitaient en connaissance de cause: leurs &quot;cris&quot; m&eacute;lodieux de col&egrave;re, de jalousie, ou de d&eacute;ception rel&egrave;vent d&#8217;un art, d&#8217;un genre, et de leurs conventions. Les Corinne ou les Lesbie auxquelles ils les adressent sont des scriptae puellae, des &quot;demoiselles &eacute;crites&quot;, dont l&#8217;existence, r&eacute;elle ou non, importe peu au beau jeu du po&egrave;me.Pourquoi cette insinc&eacute;rit&eacute;, ces impostures, ces trompe-l&#8217;oeil, ces jeux de masque s&eacute;ducteurs ? Il faut s&#8217;y faire: pour la joie virtuose de jouer librement de l&#8217;ironique puissance d&#8217;illusion dont dispose sur ses lecteurs et lectrices le langage po&eacute;tique, joie d&#8217;un tout autre ordre (surtout lorsqu&#8217;elle prend pour sujet et pour embl&egrave;me les blessures d&#8217;Eros), que les plaisirs &quot;v&eacute;cus&quot;, sinon partag&eacute;s, de l&#8217;alc&ocirc;ve. Pour l&#8217;Ovide des Amours qui a fait croire, au centre de sa fiction amoureuse, &agrave; une imaginaire &quot;Corinne&quot;, le comble de l&#8217;humour est atteint lorsqu&#8217;il se surprend, jaloux de son propre succ&egrave;s, &agrave; redouter que ses lecteurs ne deviennent r&eacute;ellement amoureux de cette beaut&eacute; de parchemin ! Sur cet arri&egrave;re-fond d&#8217;&eacute;l&eacute;gie grecque et romaine, Mireille Huchon d&eacute;montre que Louise Lab&eacute;, la &quot;Sappho fran&ccedil;oise&quot;, est un &quot;emploi f&eacute;minin&quot;, invent&eacute; de toutes pi&egrave;ces par un groupe de po&egrave;tes r&eacute;uni autour de Maurice Sc&egrave;ve, le Mallarm&eacute; lyonnais du XVIe si&egrave;cle, capable tout comme le Racine de Ph&egrave;dre ou le Mallarm&eacute; d&#8217;H&eacute;rodiade de travestir sa voix pour la pr&ecirc;ter &agrave; une grande cantatrice fictive. La d&eacute;monstration de Mireille Huchon est irr&eacute;futable et r&eacute;jouissante, m&ecirc;me si elle doit faire rentrer sous terre les ex&eacute;g&egrave;tes et les biographes qui, depuis le XIXe si&egrave;cle, ont pris au pied de la lettre un double jeu po&eacute;tique &quot;de haulte gresse&quot; dont le sel attique leur a &eacute;chapp&eacute;.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\"><b>&quot;Louer Louise&quot;<\/b><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: small;\">S&#8217;il y a querelle entre l&#8217;auteur et les derniers croyants de &quot;Louise Lab&eacute;&quot;, elle s&#8217;ach&egrave;vera comme celle qui opposa, dans les ann&eacute;es 1960, Fr&eacute;d&eacute;ric Deloffre &agrave; Yves Florenne, celui-ci soutenant, apr&egrave;s beaucoup d&#8217;autres, dont Stendhal, que les bouleversantes Lettres de la religieuse portugaise (1669) &eacute;taient l&#8217;oeuvre d&#8217;une soeur Mariana Alcoforado, s&#8217;adressant &agrave; un officier fran&ccedil;ais qui l&#8217;aurait s&eacute;duite et abandonn&eacute;e, alors que Deloffre prouvait que, Mariana ou non, ces Lettres &eacute;taient l&#8217;exercice litt&eacute;raire, imit&eacute; des H&eacute;ro&iuml;des d&#8217;Ovide, d&#8217;un gentilhomme fran&ccedil;ais fort lettr&eacute;, Guilleragues. De sa vie celui-ci n&#8217;avait mis les pieds au Portugal, mais il &eacute;tait des amis intimes de Moli&egrave;re, lequel est l&#8217;auteur, comme chacun sait, d&#8217;autres plaintes amoureuses sublimes, telles celles d&#8217;Elvire dans Dom Juan (1663). Les po&egrave;tes qui, avec Sc&egrave;ve et son brillant &eacute;diteur Jean de Tournes, ont compos&eacute; les oeuvres de Louise Lab&eacute;, Lyonnoise (1545), qui ont concouru &agrave; c&eacute;l&eacute;brer cette Sappho imaginaire dans une &quot;guirlande&quot; qui occupe la moiti&eacute; du recueil, qui ont fait ex&eacute;cuter la m&ecirc;me ann&eacute;e, par un excellent graveur, un portrait de la fictive po&eacute;tesse (non joint &agrave; ce livre), n&#8217;avaient nullement en t&ecirc;te de gagner une bataille dans la &quot;guerre des sexes&quot;. Au contraire, ces lecteurs de Platon, de Ficin, de L&eacute;on H&eacute;breu, ces disciples de la Diotime du Banquet, en prenant les devants, en inventant une &quot;Sappho fran&ccedil;oise&quot; et son oeuvre lyrique, entendaient cr&eacute;er un exemple qui encouragerait leurs partenaires f&eacute;minines &agrave; entrer hardiment, comme d&eacute;j&agrave; la soeur de Fran&ccedil;ois Ier, Marguerite de Navarre, et comme plusieurs Italiennes, dans la lice po&eacute;tique et litt&eacute;raire. D&egrave;s 1542, Cl&eacute;ment Marot incitait en vers ses confr&egrave;res lyonnais &agrave; &quot;louer Louise&quot;, jeu de syllabes comme les po&egrave;tes d&#8217;alors les adoraient, et qui &eacute;quivaut au &quot;laudare Laura&quot; de P&eacute;trarque. Cela revenait &agrave; leur proposer, pour exercice de leur talent, de cr&eacute;er une autre Laure, rivalisant avec la fascinante &quot;demoiselle de papier&quot; du Canzoniere italien. La Laure po&eacute;tique de P&eacute;trarque n&#8217;avait jamais eu qu&#8217;un rapport tout nominal avec Laure de Noves, puis de Sade, pas plus que la &quot;D&eacute;lie&quot; de Sc&egrave;ve (1544) avec une inspiratrice improbable. Exista-t-il &agrave; Lyon une Louise Lab&eacute; qui n&#8217;a pas laiss&eacute; d&#8217;autres traces litt&eacute;raires que le petit recueil de 1545 et les jeux de mots (Labe-rinte, La-soif de bai-sers) auxquels ce nom se pr&ecirc;tait ? Faut-il l&#8217;identifier &agrave; la courtisane lyonnaise que l&#8217;on appelait &quot;la belle Cordi&egrave;re&quot; ? Sauf un nom et un surnom, elles sont rest&eacute;es toutes deux de parfaites inconnues. L&#8217;une ou l&#8217;autre ne furent jamais, au mieux, que des pr&eacute;textes. Sc&egrave;ve et ses amis, Olivier de Magny (auquel on a, au XIXe si&egrave;cle, pr&ecirc;t&eacute;, comme &agrave; Marot, une ardente liaison avec l&#8217;imaginaire Sylphide lyonnaise), Jacques Peletier du Mans, Guillaume des Autels, entre autres, ont donn&eacute; un tour d&#8217;&eacute;crou suppl&eacute;mentaire &agrave; l&#8217;antique puella scripta du d&eacute;sir &eacute;l&eacute;giaque. Non contents de &quot;louer Louise&quot;, ils se sont employ&eacute;s &agrave; lui pr&ecirc;ter le talent dont ils la louaient, r&eacute;unissant sous son nom une exceptionnelle offrande lyrique. A la m&ecirc;me &eacute;poque, &agrave; Lyon, un descendant de Laure de Sade publiait un recueil de po&egrave;mes en r&eacute;ponse au Canzoniere: il les attribuait &agrave; ladite Laure. L&#8217;&eacute;diteur et ami de Sc&egrave;ve, Jean de Tournes, attribuait au po&egrave;te la d&eacute;couverte en 1533 du tombeau de Laure, d&#8217;o&ugrave; il aurait tir&eacute; un sonnet manuscrit et in&eacute;dit de P&eacute;trarque. Autant de supercheries qui trompaient sans tromper personne, dans ce milieu de litt&eacute;rature raffin&eacute;e. Les grands rh&eacute;toriqueurs lyonnais de l&#8217;amour n&#8217;ignoraient rien ni des paradoxes cruels et fac&eacute;tieux dont Eros, &quot;le petit dieu f&eacute;lon&quot; (Montaigne dixit), est fertile, ni surtout des d&eacute;lices et d&eacute;ceptions dont le langage est capable lorsqu&#8217;il est chauff&eacute; &agrave; blanc. Exit Louise Lab&eacute;. Mais la mince brochure (un superbe dialogue en prose de Folie et Amour, trois &eacute;l&eacute;gies, vingt-trois sonnets d&eacute;chirants) qui a suffi, avec les &eacute;loges d&#8217;un choeur de po&egrave;tes, &agrave; faire exister une personnalit&eacute; po&eacute;tique hors pair, ne perd rien au change. Au contraire, ce que ce recueil abandonne dans l&#8217;ordre romantique de la &quot;sinc&eacute;rit&eacute;&quot;, il le gagne dans l&#8217;ordre du sentiment de l&#8217;art, de sa puissance &agrave; pr&ecirc;ter la parole &agrave; l&#8217;&eacute;ternelle violence androgyne du d&eacute;sir, mais aussi de l&#8217;ironie sup&eacute;rieure avec laquelle il se joue et se moque de sa propre puissance d&#8217;illusion et de d&eacute;ception. Merci, Madame.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<p style=\"text-align: right;\"><span style=\"font-size: small;\"><b>Marc Fumaroli (<i>Le Monde des livres<\/i>,       11 mai 2006)<\/b><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Louise Lab&eacute;, une g&eacute;niale imposture Il en va de la po&eacute;sie comme de la peinture. Il ne suffit pas qu&#8217;un peintre (Titien, Ingres ou Girodet) ait pr&ecirc;t&eacute; son art &agrave; une belle nudit&eacute; f&eacute;minine ou masculine pour croire que ce corps d&eacute;shabill&eacute; se doive de faire le m&ecirc;me effet qu&#8217;un vid&eacute;o porno. 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