Marguerite de France (1523-1574)/Hilarion de Coste

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[II,278] MARGUERITE DE FRANCE, DUCHESSE DE SAVOYE ET DE BERRY, Princesse de Piémont (1).
SI la tante a esté nommée par les plus rares esprits de son temps la dixiéme Muse, et la quatriéme Charite, cette incomparable Princesse sa niece a esté aussi appellée par Ronsard, le Pere et le Genie de la Poesie Françoise, des neuf Muses la Muse, et des Graces la Grace, et par du Bellay, sur lequel Ronsard seul a peu emporter de son temps le beau nom de Prince de nos Poetes, Des Muses la dixiesme, des Graces la quatriesme, la soeur des Charites, la fleur des Marguerites, la perle des François: Tous les doctes l'ont surnommée la Pallas de France ou de l'Europe: Et l'un des premiers hommes de ce siecle luy a donné ces dignes Eloges; Qu'elle estoit le Patron de la Vertu, et la Vertu mesme, l'Image vif d'honneur en forme et figure humaine. Bref tous les chers favoris des Muses l'ont estimée la plus accomplie Princesse de son aage, et ont enrichy leurs oeuvres des louanges de cette Marguerite des Marguerites.

Fleur et perle de prix Marguerite parfaite,

Aprés que la bonté de nature l'eut faite,
Assemblant pour l'orner une confection
De ce qui est plus rare en la perfection,
Elle en rompit le moule, afin que sans pareille

Elle fust icy bas du monde la merveille.

Cette Minerve Françoise fut la 4. et derniere fille du grand Roy François, et de la Reyne Claude de France sa [279] premiere femme; elle nâquit au Royal Chasteau de Saint Germain en Laye le 5. de Juin l'an 1523. Marguerite d'Orleans ou d'Angoulesme Duchesse d'Alençon sa tante fut sa marraine avec Anne de Navarre; Jean Cardinal de Lorraine fut son parrain. L'année suivante 1524. la Reyne Claude sa mere deceda; de sorte qu'encor qu'elle n'ait pas esté nourrie et eslevée par cette sage et vertueuse Princesse, dont la memoire est sainte, elle ne laissa pas de donner dés ses plus jeunes ans de bonnes preuves et asseurances, qu'estant un jour en aage elle suivroit les traces de la Reyne sa mere, et seroit digne fille de cette chaste Princesse, emportée par la mort en la fleur de son aage, estant pour sa vertu digne d'une plus longue vie.
Dés sa jeunesse elle ne fit pas seulement profession de la devotion et pieté Chrestienne, mais aussi elle acquit une grande connoissance des langues Grecque et Latine, et de toutes les sciences qu'elles nous ont données, ayant esté douée de toutes les rares vertus et singulieres perfections qui se peuvent souhaiter et desirer en une sage Heroïne, qui s'est rendue recommandable par sa pieté, sa valeur, son sçavoir, sa beauté, sa debonnaireté, et sa grande liberalité, et a acquis la reputation d'estre la Dame la plus heureuse de son siecle pour ses vertus et ses merites, selon le témoignage de tous les doctes, qui se sont pleus de la louer dans leurs escrits et dans leurs poesies; sur tous l'Homere François, qui regrettant sa sortie de France, dit:

Tousjours par tout, sans repos, et sans cesse,

Je chanteray cette belle Deesse
La MARGUERITE, honneur de nostre temps,

Dont la vertu fleurit comme un Printemps.

Aussi des trois Marguerites que la branche de Valois ou d'Angoulesme (l'une des plus illustres de la Maison de France) a produit, cette Princesse a passé les autres en l'odeur des vertus, et aux beautez de l'esprit. Ayant détourné de bonne heure ses pensées des vanitez de son sexe, pour les donner aux lettres et aux affaires: de maniere qu'estant fille elle se vid sçavante aux sciences utiles aux hommes, et [280] bien-seantes aux Princes, ce qui la fit aymer du Roy son pere; aussi tant qu'il fut vivant elle ne voulut consentir à aucun party qui l'esloignast de sa presence. Aprés le decés de ce Prince elle fut la mere des Sçavans, la protectrice des Poetes qui estoient en grand nombre sous le regne du Roy Henry II. son frere. Elle ayma et cherit sur tous Ronsard, du Bellay, Jodelle, Dorat, et Belleau, qui lors estoient estimez les meilleurs de la France, qui receurent beaucoup d'honneur et de faveur de cette grande Princesse. L'Université de Bourges, ville capitale de son Duché de Berry, ne fut jamais si florissante que sous sa domination; la pluspart des plus renommez Jurisconsultes, non seulement de France, mais de l'Europe, y ayans esté attirez par ses liberalitez. Sous les heureux auspices de la Duchesse Marguerite, les premiers Legistes de l'Italie establirent leur demeure en l'Université de Turin, ville capitale de sa Principauté de Piémont. Elle choisit pour son Chancelier le tres-sçavant Michel de l'Hospital, qui fut une marque de l'estime qu'elle faisoit des hommes de lettres et de merite: du depuis il a exercé la charge de Chancelier de France sous nos Rois François II. et Charles IX. neveux de cette Duchesse.
Les presens qu'elle fit aux Sçavans luy reussirent mieux que ceux que fit sa tante Marguerite Reyne de Navarre; la pluspart des doctes ausquels cette Reyne aumosna de ses biens ayans esté infectez des nouvelles erreurs (comme nous venons de remarquer en son Eloge) mais ceux qui se ressentirent des faveurs et des liberalitez de nostre Marguerite, furent les premiers qui entreprirent durant les premiers troubles des Rebelles, la defense de l'Eglise de Dieu contre les Sectaires, entre autres Ronsard et Dorat, grands ennemis des Ministres, qui firent crier leurs grenouilles limonneuses du Lac de Geneve, contre ces deux Poetes si renommez par l'Univers, appellans cettui-cy le Rat limosin; et cettui-là les Ronses de Vendosmois: mais ces Poetes Calvinistes furent contraints de se taire, et se cacher dans leur Lac bourbeux au chant de ces deux Rossignols qui respondirent solidement à leurs invectives.
La paix ayant esté conclue et arrestée au Chasteau de [281] Cambresis entre nostre Henry II. et Philippe II. Roy d'Espagne, et Emanuel Philebert Duc de Savoye, cette Princesse Marguerite fut l'un des gages precieux de cette paix, ayant par icelle esté promise au mesme Duc Philebert en mariage, qui fut celebré à Paris dans la chambre du Roy Henry son frere, en l'Hostel des Tournelles le 9. jour du mois de Juillet 1559. et le méme jour consommé; ce fut la veille de la mort de ce grand Monarque. Par le traité de ce mariage Marguerite eut en dot la somme de trois cens mille escus d'or; joint que le mesme Roy son bon frere luy laissa la jouissance durant sa vie du Duché de Berry, et de la Seigneurie de Romorentin, tout ainsi qu'elle en avoit jouy auparavant. Ce grand Roy, lors du mariage de la Duchesse Marguerite sa soeur, avoit sous son pouvoir la meilleure partie de la Savoye et du Piémont, mais au moyen de cette alliance et de la paix, il en rendit une partie au Duc son beau-frere, ne retenant que Turin, Pignerol, Chiers, Chivas, Savillan, et Villeneufve d'Ast pour le fruit de la conqueste, et la seureté des pretentions. Depuis les Rois Charles IX. et Henry III. ses enfans (aprés la naissance du Duc de Savoye Charles Emanuel, fils unique du Duc Emanuel Philebert, et de Marguerite de France) restituerent le reste, à la priere et instance de cette Princesse leur tante, encor que Louys de Gonzague Duc de Nivernois eust dissuadé pour plusieurs bonnes raisons le Roy Henry III. de rendre Savillan et Pignerol, comme l'on peut voir par les Remonstrances de ce Prince Italien, mais meilleur François que plusieurs François naturels, et dans Monsieur le President de Thou, au livre 59. de son Histoire, où il en remarque toutes les particularitez; entre autres que Henry III. envoya en Piémont son frere naturel Henry d'Angoulesme Grand Prieur de France rendre ces deux places sur la fin de l'année 1574. au Duc Emanuel Philebert, nonobstant la protestation que fit le Duc de Nevers au Conseil du Roy, au Parlement de Grenoble, et à son frere Guillaume Duc de Mantoue contre la donation de sa Majesté, qui prevoyoit que les Italiens partizans de France quitteroient l'affection qu'ils avoient pour la fleur de Lys, à cause que [282] le secours qu'ils pourroient recevoir de ce Royaume estoit si esloigné, outre les interests de sa Maison.
J'ay avancé tout cecy pour monstrer la grande affection que nostre Henry II. portoit à cette soeur unique, de quitter pour son mariage tant de bonnes places en Piémont, en Savoye, et en Flandre, au grand regret de la pluspart de ses braves et fidelles Capitaines qui l'avoient servy, et le Roy François I. son pere, contre Charles V. et Philippe II. son fils: c'est pourquoy la pluspart de nos Historiens ont appellé cette paix du Chasteau de Cambresis, la malheureuse paix (2).
Si Marguerite de France fut cherie et aymée du Roy Henry son frere (3), elle ne fut pas moins caressée et honorée de son mary le Duc Emanuel Philebert, Prince tres-genereux et tres-vaillant; aussi il avoit esté nourry et eslevé dans les armes, et avoit une telle experience de l'art militaire, que tous les Princes jettans les yeux sur luy pour le faire General de toute l'armée Chrestienne, confessoient librement qu'il estoit le Prince des Capitaines de son temps. Ce magnanime Duc, digne Chef de la Maison de Savoye, Maison qui a esté la terreur des Ottomans et des Infidelles, creut que la plus grande faveur qu'il avoit receu du Ciel durant sa vie, estoit d'avoir cette Princesse pour femme, appellée par l'un des rares esprits de son temps, la Sainte, la Divine, et la Chaste Marguerite; et par les Savoyars et les Piémontois,la liberale, et la mere des peuples, qui estoit petite fille d'une Princesse de la Maison de Savoye, l'une des plus anciennes des Maisons Souveraines, (aprés celle de France) qui tire son origine de celle de Saxe. Aussi nostre Poete chantoit;

La Marguerite, en qui toute bonté,

Honneur, vertu, douceur, et majesté,
Toute Noblesse et toute courtoisie,
Ont dans son coeur leur demeure choisie:
La Marguerite unique soeur du Roy,

Fille d'un Roy de mesme sang que toy.

Jamais on ne vid Prince plus content que Emanuel Philebert, ny Princesse plus sage que Marguerite. Ce qui plai-[283]soit à l'un estoit agreable à l'autre; car leur affection et leur amour estoit si parfait, qu'on pouvoit dire avec verité que comme ils n'estoient qu'une mesme chair et un mesme corps par les loix du grand et plus ancien des Sacremens: aussi n'avoient-ils qu'un coeur et un esprit pour l'amour reciproque qu'ils se portoient, et pour l'intelligence mutuelle qu'ils avoient par ensemble. A ce sujet le Pere Monod (4), digne Historiographe de son Altesse de Savoye, remarque fort bien que Marguerite ne pouvoit parler du Duc Emanuel Philebert avant que de l'épouser, qu'elle ne se sentist extraordinairement esmeue, et que c'estoit un effet de cette sympathie du mesme sang: Ronsard m'a aussi appris qu'elle avoit refusé tous les partis qui se presenterent, et preferé ce Prince à tous les autres: ce qui ne fut pas un petit avantage pour ce grand Duc, comme ce mesme Poete luy represente fort bien par ces vers:

Et bien que mille et mille grands Seigneurs,

Riches de biens, de peuples et d'honneurs,
La Marguerite à femme eussent requise,
La destinée à toy l'avoit promise,
Pour jouir seul de ce bien desiré,
Pour qui maint Prince avoit tant souspiré.
Il finit ce Poeme par ces voeux et cette priere:
Or vivez donc heureusement vivez,
Et devant l'an un enfant concevez,

Qui soit à pere et à mere semblable.

Ses desirs furent ouys du Ciel, et ses voeux exaucez, car la Duchesse Marguerite accoucha d'un beau fils le 12. Janvier de l'an 1562. au Chasteau de Rivoly, qui eut pour parrain nostre Roy Charles IX. qui luy fit donner ces beaux noms de Charles Emanuel. L'affection qu'elle portoit à ce jeune Prince son fils se void par une lettre que la Reyne Caterine sa belle-soeur luy écrivit pour la prier de conserver sa santé, que Mathieu a rapportée à la page 401. du livre 7. du Tome I. de son Histoire de France.
C'est ce Prince, digne fils et seul heritier des vertus de Marguerite sa mere, duquel pour parler sans flaterie et avec honneur, il faut que j'emprunte la plume de son Historio-[284]graphe, pour dire que c'est l'honneur des sçavans Princes, et le coeur des guerriers, pere d'une si heureuse lignée, qui eslevée de sa main fait que toute l'Europe doute si les enfans sont plus heureux pour avoir un tel pere, ou le pere pour avoir de tels enfans. Prince duquel on ne peut juger, s'il sçait mieux faire, ou mieux escrire, confessant que si on void ses edifices, on croira qu'il n'a jamais fait que bastir: si on a esgard à ses victoires, il n'est jamais sorty du camp; et si on s'arreste à la connoissance universelle qu'il témoigne en toutes occasions, il n'est jamais party du cabinet. Prince que tous les plus chers nourrissons de Phoebus et des Muses croyent qu'il a tellement marié les lauriers aux palmes, qu'ils ne tiennent point de couronne plus chere que celle qui vient des mains de cet Apollon.
Si cet Apollon et ce Mars de l'Italie est loué par tous les Sçavans et les Vaillans pour son sçavoir et sa valeur, ces louanges appartiennent à nostre Marguerite de France, puis que ce magnanime Prince a esté (comme son fils unique et seul heritier) le chef-d'oeuvre et l'abregé de toutes ses perfections, et qu'il a receu durant sa jeunesse les instructions pour les lettres, et pour les moeurs de cette incomparable Princesse, la vraye Marguerite de ces derniers temps. Car comme les Pasqueretes ou Marguerites, appellées par Pline Bellides, et par nos Plantistes Consyres ou Consolides, (à cause que le suc qui s'en exprime est fort propre pour consolider les playes: se trouvant par experience que si on met bouillir un coeur, un foye, ou autre partie charneuse d'un animal, divisée en pieces, avec cette herbe, qu'elles se reunissent et rejoignent par la visqueuse proprieté de sa nature) sont le symbole de la consolation dans les miseres et grandes afflictions: Aussi cette bonne Duchesse estoit durant sa vie la consolatrice des affligez, et le support de tous ceux qui avoient recours à son Altesse durant leurs disgraces et desolations: car par ses liberalitez (marque des Princes et des Princesses de la Maison de Valois ou d'Angoulesme) elle a retiré de la misere et de la pauvreté les hommes d'honneur et de merite, qui par quelque sinistre accident de l'aveugle fortune marastre de la vertu, estoient devenus pauvres et miserables; secouru et assisté les Gentils-hommes François qui avoient prodigué [285] leurs biens en voyageant par l'Italie, fait nourrir et eslever à la vertu et à la pieté les pauvres filles, afin que leur mesaise et disette ne les contraignist de se perdre et abandonner. Passant par les terres de Piémont et de Savoye elle choisissoit de pauvres enfans qu'elle faisoit nourrir et entretenir, laissant par tout des marques de sa bonté. Mais elle n'a point fait plus paroistre sa bonté et sa liberalité que vers les Rois ses neveux. Elle vint saluer à Roussillon en Daufiné le Roy Charles IX. durant le voyage qu'il fit par son Royaume és années 1564. et 1565. elle luy témoigna beaucoup d'affection, et l'assista de secours contre les Rebelles: aussi ce Monarque, la derniere année de son regne, recommanda si affectueusement à cette bonne tante son fils naturel Charles, Monsieur, maintenant Duc d'Angoulesme. Elle fit encore plus paroistre sa magnificence et sa liberalité vers le Roy Henry III. quand il passa par le Piémont et la Savoye à son retour de Pologne avec tant de témoignages d'affection, qu'il protestoit d'estre extrémement obligé à cette Princesse sa tante, et au Duc son mary, et les pressa plusieurs fois durant 12. jours qu'il s'arresta à leur Cour, de luy donner quelque occasion de leur faire paroistre sa bonne volonté. Ce fut lors que ce tres-liberal Monarque, ne voulant pas estre vaincu de courtoisie, leur donna les deux places dont j'ay parlé cy-dessus. Elle s'eschauffa tellement à mettre ordre que ce Monarque et tous les Seigneurs de sa suite fussent traitez selon qu'elle desiroit (5), que son Altesse tomba malade d'une pleuresie qui l'emporta dans peu de jours, comme le Duc son mary estoit au Pont de Beauvaisin, les autres disent à Lyon où il avoit accompagné le Roy Henry III. Elle fit voir sa bonté et son affection au Duc Emanuel Philebert son mary, quand ce Prince fut malade d'une fievre si maligne, qu'on croyoit qu'elle le meneroit au tombeau; il ne receut durant sa maladie aucune consolation que de Marguerite son épouse, qui fit lors paroistre l'extréme affection qu'elle luy portoit. Celuy (6) qui a écrit en un juste volume les faits et les actions heroïques de ce grand Prince, remarque que cette vertueuse Marguerite ne l'abandonna point à cette extremité, ne sortoit que rarement de [286] sa chambre, et ce avec larmes, quand elle luy demandoit permission d'aller reposer dehors; qu'elle passa les nuits entieres sans fermer l'oeil, estant continuellement au pied de son lit; et qu'elle luy rendit mille et mille services, non comme sa femme, mais comme une simple servante. Que les Dames qui ne sont pas de si noble Maison, ny de sang Royal comme cette Princesse, apprennent à son exemple à servir et assister leurs maris en leurs maladies. Ce qu'ont pratiqué toutes les plus grandes Dames et Princesses qui ont eu la vertu pour objet, et qui ont mené une vie vrayement Chrestienne parmy les Pourpres, les Sceptres, et les Couronnes Royales, Imperiales, et Ducales, comme nous lisons de plusieurs grandes Princesses; entre autres de sainte Isabelle Infante de Hongrie, femme de Louys Landgrave de Thuringe, et d'Isabelle Reyne de Portugal, dont j'ay publié la vie en Latin, et Marie d'Austriche femme de l'Empereur Maximilien II (7).
Elle fit paroistre sa constance quand elle permit durant la maladie du Duc son mary, que le Prince son fils fust mené à Turin par l'Archevéque Hierôme de Rovere, François de Coste Comte d'Arigniano, et autres de ses plus confidens serviteurs (8), et qu'elle se priva de la presence de son cher Charles Emanuel, pour le bien commun des Estats de Piémont et de Savoye. Il ne faut pas s'estonner si Marguerite a esté si constante, puisque tout son contentement estoit de mediter et de penser aux choses du Ciel, et de mépriser les plaisirs, les delices et les honneurs caduques et perissables. Aussi dés qu'elle se vid alitée de la maladie qui la porta au tombeau, elle songea plustost aux remedes spirituels qu'aux temporels, et fit appeller les Medecins de l'ame, plustost que ceux du corps.
Epictete disoit que la mort surprend le marinier en navigeant, le laboureur en labourant, mais qu'il prioit Dieu qu'elle le peust surprendre en travaillant à cultiver son ame, et n'ayant autre soin que de la rendre tres-bonne, pour n'estre point sujet à ses passions, pour n'estre point empesché ny contraint de chose quelconque qui fist obstacle à sa liberté; bref pour estre parfaitement sousmis et re-[287]signé à la volonté de Dieu. Ce fut justement le point auquel la mort surprit la Duchesse Marguerite, bien instruite en la Philosophie Chrestienne.
Marguerite ne fit pas à cet instant ce qu'ont accoustumé la pluspart des autres femmes, ou des hommes, qui lors qu'ils se sentent attaquez d'une forte et violente maladie, ne pensent qu'aux remedes et aux medecines corporelles, et point du tout au salut de leur ame, n'ayant rien si odieux que la presence et l'abord des personnes qu'ils estiment leur en devoir exciter la pensée: Et cependant qu'ils vont s'entretenans de la vaine esperance de leur future guarison, ils perdent bien souvent avec la vie du corps celle de l'ame. La Duchesse de Savoye Marguerite de France, digne fille de la Reyne Claude, ne s'y gouverna pas de cette façon (9), elle voulut estre assistée par des Religieux capables, et par le tres-docte Prelat Hierôme de Rovere Archevéque de Turin (lequel a esté depuis Cardinal) qui luy donna tous les Sacremens, qu'elle receut avec une grande devotion.
Ayant à l'entour de son lit l'Archevéque et des Religieux de divers Ordres qui l'avoient entretenue de discours spirituels durant sa maladie; elle mourut fort doucement le 15. de Septembre l'an 1574. aagée de cinquante et un an, trois mois, et neuf jours. Elle receut les honneurs de la sepulture dans l'Eglise de Saint Jean de Turin, où on luy a fait dresser une sepulture digne d'une si vertueuse Princesse. On luy rendit aussi les derniers devoirs dans Nostre-Dame de Paris par le commandement du Roy Henry III. son neveu, où Arnauld Sorbin de sainte Foy Evéque de Nevers prononça l'Oraison funebre. Desportes, Ronsard, et les autres Poetes qui estoient en reputation, firent des regrets sur la mort de cette incomparable Heroïne, laquelle avoit pour devise une teste de Meduse eschevelée de serpens, souscrite de ces mots, RERUM PRUDENTIA CUSTOS, La prudence est la Gardienne de toutes choses. Par ce symbole elle declaroit que la Sagesse et la Prudence conserve et maintient en integrité les personnes vertueuses contre les vices, comme a fort bien remarqué le Prince de nos Poetes.

[288] Cette vertu des yeux de la Gorgonne,

Est dans les tiens unique soeur du Roy,
Qui en rocher endurcis la personne,
Qui vicieuse apparoist devant toy.(10)
Et Joachim du Bellay en l'Epithalame, sur le mariage de cette Princesse.
Elle contre les vices,
Au milieu des delices,
Porte le chef vainqueur
Nostre Minerve forte,
Qui sur sa face porte
Une chaste rigueur.
L'honneur est son pennache,
La chasteté sa hache:
Et l'amour vertueux,
Est sa Meduse enorme,
Qui en pierre transforme

Le vice monstrueux.

Le Duc Emanuel Philebert pour l'amour et l'honneur qu'il portoit à nostre Marguerite sa femme, avoit pour symbole une Croix, chargée au milieu de ces deux lettres E L, ceinte d'un rond de grosses et fines perles, que les Latins appellent Marguerites, et sur le tout la Couronne Ducale, avec ces mots Latins, QUIS DICERE LAUDES? Qui dire les louanges? comme s'il vouloit dire, Qui pourra dire les louanges de ma Marguerite? qui dire sa foy, son esperance, sa charité, sa devotion, et sa pieté dont la Croix est le symbole? qui sa pureté, sa beauté, sa naïfveté, signifiées par la Couronne de perles? qui sa majesté, sa gravité, sa noblesse, son extraction, sa dignité, qui sont representées par la Couronne de son Estat? qui enfin sa fidelité, son amour, et son respect envers Dieu et envers son mary, puis qu'au milieu de tant de perfections dont elle estoit ornée, et qui sont figurées par ce riche chapeau de perles, elle portoit gravée la Croix pour memoire de son Dieu, et ces deux lettres, E L, pour souvenance de son mary, duquel elles renferment le nom. Tant la vertu de cette Princesse a esté cherie de son [289] mary, et tenue en reverence et admiration, qu'il en a voulu consacrer ses sentimens à la posterité par une des plus riches et plus convenables inventions qui se puissent rencontrer en ce sujet, laquelle j'ay voulu mettre dans l'Eloge de cette vertueuse Marguerite, qui a esté la merveille de son temps, le bon-heur de la France et de la Savoye, particulierement du Duc son mary.

Alcide acquit louange non petite,

D'avoir gagné les riches pommes d'or,
Ayant acquis la belle MARGUERITE,
Il eut tout seul du monde le thresor.(11)
Le Prince n'a, tant soit grand son merite,
De s'esjouyr peu de cause et raison,
Qui retourné trouve dans sa maison

Une si rare et belle MARGUERITE.(12)

Car cette belle fleur de nos fleurs de Lys, cette mere des Muses, cet ornement de son siecle, l'envie du precedent, le regret de l'advenir, que j'appellerois incomparable, (si elle n'estoit point égalée en rang et en vertu par Madame Royale Chrestienne de France Duchesse de Savoye, Princesse de Piémont, et Reyne de Cypre) a esté sans flaterie la Reyne des Vertus.
Elle a fait reluire par tout sa pieté vers la Religion: sa magnificence à la Noblesse de France qui passoit en Italie, ou repassoit en France: son jugement aux grandes et profondes deliberations: sa prudence en la conduite des affaires, entretenant au coeur du Duc son mary l'odeur des fleurs de Lys, et faisant son profit de l'exemple de la vieille Duchesse Beatrix de Portugal, (dont j'ay fait l'Eloge au I. Tome) qui persuada au Duc Charles III. son mary de refuser en faveur de l'Empereur Charles V. le passage à nostre Roy François, et fut cause de la perte de ses Estats. Son affection sincere vers son mary, les Rois son pere, son frere, et ses neveux, comme j'ay dit cy-dessus; et sa bonté vers tous les miserables.
Cette bonté luy fit avoir compassion des habitans des [290] vallées d'Angrogne, de Villars, de Tailleret, de la Perouze, de Luzerne, de Pragelas, et des autres qui sont habitées par des peuples assez simples en apparence, et qui vivent d'une façon bien étrange, mais aussi brutaux en leur Religion qu'en leurs moeurs; et qui à raison de quelque reste de l'heresie des Vaudois, avoient esté plus facilement infectez du Calvinisme porté et semé par des Predicans de Geneve: C'est pourquoy cette Princesse ayma mieux les ramener par la douceur, que par les armes que le Duc son mary avoit mis entre les mains de George de Coste (13) Comte de la Trinité, pour exterminer ces peuples des vallées des Alpes Cotienes et Maritimes.
Jean Tonso Patrice Milanois, au livre 2. de la Vie d'Emanuel Philebert Duc de Savoye et Prince de Piémont, parle de cette guerre que le Comte de la Trinité de la Maison de Coste en Piémont, fit par les ordres d'Emanuel Philebert Duc de Savoye, aux Angraniens peuples vaillans et hardis; et Jaques Auguste de Thou en rapporte plusieurs particularitez aux pages 18. 19. 20. 21. 22. 23. et 24. du livre 27. de son Histoire; il appelle ce Comte grand Capitaine, et remarque qu'il avoit tousjours porté les armes pour l'Empereur Charles V. Philippe II. son fils, et le Savoisien, tandis que son frere le Comte de Bene avoit esté fidele partisan de France, dont il est loué par le mesme President au livre 12. de la mesme Histoire, et encor plus par le Mareschal de Monluc au livre 2. de ses Commentaires.
Quelques Historiens étrangers, ennemis de la Maison de France ou mauvais François, ont blasmé cette bonne Princesse pour avoir sauvé la vie à ces peuples là, sans avoir voulu que l'on usast de violence, afin de les ramener avec toute douceur au giron de l'Eglise par les predications et la sainte vie des Ecclesiastiques. D'autres ont écrit, qu'estant en France elle avoit gousté la nouvelle opinion, et mesme y avoit voulu attirer la Reyne Caterine sa belle-soeur: mais sa sainte vie, et sa pieté vers la vraye Religion, qu'elle a fait éclater durant sa vie et à sa mort, donnent le démentir à cette calomnie, et font paroistre le contraire: aussi sa memoire est en benediction parmy les Savoisines et les Pié-[291]montois qui l'appellent leur mere, et honorent grandement sa posterité, et s'estiment bien-heureux d'avoir pour Princes les descendans de cette fille de France: Car son fils unique Charles Emanuel I. du nom Duc de Savoye et Prince de Piémont a eu de sa femme Caterine d'Espagne plusieurs enfans; entre autres Victor Amedée aussi Duc de Savoye et Prince de Piémont, qui a épousé Chrestienne de France (digne fille du Roy Henry le Grand, soeur de Louys XIII. et tante du Roy Louys XIV.) dont il a eu six enfans, deux masles, et quatre filles, sçavoir, le feu Duc de Savoye Louys Amedée, dit aussi François Hyacinthe: et Charles Emanuel II. du nom Duc de Savoye et Prince de Piémont, jeune Prince de grande esperance: Louyse l'aisnée des filles est mariée avec dispense du Pape Urbain VIII. à son oncle Maurice de Savoye Prince d'Oneglia, aprés avoir renvoyé son Chapeau de Cardinal (14): La 2. n'a vécu qu'un an: La 3. est Madame Marguerite; et la 4. Madame Adelaide. Thomas de Savoye Prince de Carignan, 5. fils du Duc Charles Emanuel et de Caterine d'Espagne, a épousé Marie de Bourbon, 2. fille de Charles Comte de Soissons et d'Anne de Montasié, dont il a eu sept enfans, sçavoir, Charlote Chrestienne de Savoye decedée en jeunesse: Louyse Chrestienne de Savoye: Emanuel Philebert Amedée de Savoye: Joseph Emanuel Jean de Savoye; Eugene-Maurice de Savoye; Amedée et Ferdinand de Savoye mort en Espagne.
Barthelemy Delbene Gentilhomme et Patrice Florentin a dedié la Cité de la Verité à cette Duchesse, et une infinité d'autheurs celebres ont presenté leurs ouvrages à cette incomparable Heroïne (15). Ils ne pouvoient pas mieux adresser leurs Livres qu'à une Princesse qui a eu tous les jours de sa vie une passion extreme de faire du bien aux Sçavans. J'ay veu des Lettres qu'elle a écrites à nos Rois en faveur de Monsieur de Ronsard, qui sont entre les mains de Messieurs du Puy le Conseiller d'Estat et le Prieur de Saint Sauveur, dont les noms ne periront jamais.

(1) La Maison de Savoye portoit anciennement d'or, à l'Aigle de sable membrée et becquée de gueules; et depuis avoir osté Rhodes aux Infidelles, et l'avoir donnée aux Chevaliers de saint Jean de Jerusalem, elle porte de gueules, à la Croix pleine d'argent. Saxe ancienne, d'or, semé de coeurs de gueules, au Lyon contourné de sable, couronné, langué et armé d'argent. Haute Saxe ou Westphalie, de pourpre, au cheval gay, effrayé, et contourné d'argent: D'autres disent de gueules, à un cheval coutourné, débridé d'argent. Basse Saxe ou Saxe moderne, fascé d'or et de sable de six pieces, à la Couronne de rue de sinople perie en bande, brochant sur le tout: Les autres blazonnent burellé d'or et de sable de huit pieces, à une escharpe de rue, brochant sur le tout.
(2) Blaise de Monluc en ses Comm.
(3) Pere Monod.
(4) En son traité des Alliances de France et de Savoye.
(5) Elle prenoit la peine de voir faire le lit du Roy.
(6) Joan. Tonso in vitae Emanuelis Philiberti Allobrogum Ducis.
(7) Voyez l'Eloge de Marie d'Espagne Imperatrice.
(8) J. Tonso.
(9) Tonso.
(10) Ronsard.
(11) Ronsard.
(12) J. du Bellay.
(13) De Coste, d'azur, à cinq cottices d'or; pour Cimier une teste de Leopard d'or, accompagné d'un vol de mesme, pour supports 2. Lyons d'or, la teste contournée, armez et lampassez de gueules; et pour devise de jor an jor, c'est à dire, de jour en jour. De cette Maison sont en Piémont les Comtes de la Trinité et de Polonguére; et les Comtes de Bene et d'Arignano. Les Comtes de Bene sont maintenant Comtes de Pont de Vaux; et du Comte d'Arignano est issue une fille, dont descend le Comte ou Marquis de Faverge en Savoye.
(14) Il estoit Cardinal du titre de Saint Eustache.
(15) Le Pere Louys Jacob Carme a fait l'Eloge de cette Minerve de France dans sa Bibliotheque des Dames Illustres par leurs écrits.

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