Marguerite-Jeanne Delaunay : Différence entre versions

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== Notice de Gabrielle Verdier, 2005. ==
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D’origine roturière, Marguerite-Jeanne Delaunay est probablement née à Paris en 1684 où sa mère, Rose Delaunay, était revenue, laissant à Londres son père, le peintre Claude Cordier. Les religieuses de l’abbaye de Saint-Sauveur d’Évreux les accueillent et adoptent la fille, appelée du nom de sa mère. Charmée par son intelligence, sa protectrice, Mme de Grieu, nommée abbesse de Saint-Louis à Rouen, assure à l’enfant la meilleure éducation. Passionnée de lecture, Marguerite-Jeanne dévore les livres de dévotion et les romans, puis, les oeuvres philosophiques de Descartes et de Malebranche, en cela guidée par son amie, Mlle de Silly. Elle fait la connaissance d’hommes distingués et écrit un ''Abrégé de métaphysique''. Vers 1704, elle tombe amoureuse du frère de Mlle de Silly et devient sa confidente. Déçue mais lucide, elle lui écrira plus tard des lettres d’une grande pénétration psychologique. La mort de Mme de Grieu, en 1710, l’oblige à quitter le couvent, à 26 ans. Sans ressources, elle cherche à se placer comme gouvernante. La duchesse de la Ferté s’entiche d’elle et l’exhibe dans les salons. Impressionné, Nicolas de Malézieu, le «Pythagore» de la cour de Sceaux, fait entrer Delaunay comme femme de chambre chez la duchesse du Maine. Maladroite et myope, elle y passe deux années humiliantes. En 1713, sa lettre au philosophe Fontenelle la rend célèbre; la duchesse du Maine la prend comme lectrice et l’associe à ses divertissements. Elle participe à la régie des fastueuses «Grandes nuits de Sceaux» et écrit la seizième<sup> </sup>nuit (mai 1715), composée de trois divertissements qui annoncent le retour du «bon goût» à Sceaux. Lors de ses séjours à Paris, avec ses maîtres, elle rencontre des hommes de lettres qui l’admirent; le vieil abbé de Chaulieu lui adresse des lettres amoureuses. À la mort de Louis XIV, la duchesse du Maine se lance dans la politique pour défendre les prérogatives de son époux, bâtard légitimé du roi, contre les attaques de Philippe d’Orléans et des princes légitimes. Delaunay lui sert de secrétaire, l’aidant à rédiger un mémoire judiciaire, et d’agent de liaison avec les personnes proches de Cellamare, ambassadeur du roi d’Espagne, engagé lui aussi dans le complot visant à porter le duc du Maine au pouvoir. La conspiration découverte, le régent fait emprisonner les principaux complices fin décembre 1718. Delaunay considérera ses dix-huit mois à la Bastille comme l’époque la plus heureuse de sa vie. Libérée d’une maîtresse tyrannique, elle est entourée d’égards. M. de Maisonrouge, lieutenant du roi à la Bastille, épris d’elle, facilite, pour la distraire, l’échange d’une correspondance galante avec un prisonnier voisin, le chevalier de Ménil. En juin 1720, elle rentre à Sceaux. Aucun projet de mariage, notamment celui avec l’helléniste Dacier, n’aboutit. Elle fréquente, en subalterne, les salons de Mme de Lambert et de Mme du Deffand. En 1735, la duchesse la marie au baron de Staal, lieutenant des gardes suisses du duc, mais ne l’autorise pas à quitter son service. Vraisemblablement rédigées à la fin des années 1730, les ''Mémoires de sa vie'' s’interrompent sur le récit de la mort du duc du Maine, en mai 1736. Ses lettres à Mme du Deffand et à M. d’Héricourt, dépositaires du manuscrit de ses ''Mémoires'', décrivent ses dernières années à Sceaux. Elle meurt presqu’aveugle en 1750.<br />
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Les ''Mémoires de Mme de Staal'', parus en 1755 et réédités de nombreuses fois, ont connu un grand succès. L’esprit, la profondeur psychologique et une parfaite justesse d’observation caractérisent ce récit de vie remplie de déceptions, mais éclairée par le regard, souvent malicieux, porté sur une maîtresse capricieuse et une cour frivole. Les mêmes qualités se retrouvent dans ses comédies de moeurs,''L’Engouement'' et ''La Mode'', également publiées après sa mort. ''La Mode, ''jouée de son vivant, en 1747, sera reprise au Théâtre Italien en 1761 sous le titre ''Les Ridicules du jour''. Parmi ses lettres, on retiendra surtout celles à Ménil, qui expriment de manière émouvante, mais lucide, la passion et les désillusions qui suivirent. Si les critiques ont été unanimes à louer l’élégance de son style, Sainte-Beuve a décelé chez «cet élève de La Bruyère devenu égal au maître» une mélancolie qui attire particulièrement les lecteurs de nos jours. Le développement des études sur le théâtre de société depuis quelques années est également à l’origine d’un renouveau d’intérêt pour ses pièces.
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== Oeuvres ==
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- 1715 : «Seizième nuit» (comprenant les intermèdes), «La toilette», «Le jeu», «La comédie», dans ''Suite des divertissemens'' ''de Sceaux'', Paris, Ganeau, 1725, p.326-348.<br />
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- 1747? : ''La Mode'' (comédie en 3 actes, en prose), Château d’Anet, 16 septembre 1747, dans ''OEuvres de Madame de Staal'', Londres [Paris], ''sn'', 1755, vol.4, p.129-247 -- dans ''Femmes dramaturges en France (1650-1750), Pièces choisies'', éd. Perry Gethner, t.2, Tübingen, Gunter Narr Verlag, coll. «Biblio 17», 2002, p.319-369.
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- «Abrégé de métaphysique», dans ''Mme de Staal-De Launay''..., voir ''infra'', choix bibliographique, p.172-195.<br />
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- ''L’Engouement'' (comédie en 3 actes, en prose), dans ''OEuvres de Madame de Staal''..., voir ''supra'', p.1-127 -- dans ''L’Engouement ''et ''La Mode, comédies en trois actes'', éd. Jacques Cormier, Paris, L’Harmattan, 2005.<br />
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- ''Mémoires de Madame de Staal, écrits par elle-même'', dans ''OEuvres de Madame de Staal''..., voir ''supra'', vol.1-3. -- éd. Gérard Doscot, Paris, Mercure de France, 2001 [1970].<br />
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- ''Recueil de lettres de Mlle de Launai (Mme de Staal) au Chevalier de Menil, au Marquis de Silly et à M. D’Héricourt'', ''auxquelles on a joint celles de M. de Chaulieu à Mademoiselle de Launai, et le portrait de madame la duchesse du Maine'', Paris, Bernard, 1801.<br />
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- «Portrait de Madame la duchesse du Maine par Mme de Staal», dans Jean-François de Laharpe, ''Correspondance littéraire'', Paris, Migneret, 1801-1807, vol.4, p.52-55.<br />
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- «Lettres de Mme de Staal à Mme la Marquise du Deffand», dans ''Mémoires de Mme de Staal (Mlle Delaunay) suivis des Lettres de Mme de Staal à Mme la Marquise du Deffand et des lettres de Chaulieu à Mlle Delaunay'', éd. M. de Lescure, Paris, A. Lemerre, 1877.<br />
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- ''Mémoires de jeunesse'', éd. Chantal Thomas, Paris, Mercure de France, coll. «Le petit Mercure», 1996.
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== Choix bibliographique ==
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- Buchanan, Michelle, «Une ombre à la fête de Sceaux: Madame de Staal-Delaunay», ''French Review'', 51, 3, 1978, p.353-360.<br />
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- Cormier, Jacques, «Les deux dernières comédies de Mme de Staal-Delaunay: portrait ou pamphlet?», dans ''La Duchesse du Maine (1676-1753), une mécène à la croisée des arts et des siècles'', dir. Catherine Cessac, Manuel Couvreur et Fabrice Preyat, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2003, p.265-278.<br />
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- Gilon, Léa, «Mme de Staal-De Launay, Femme de théâtre», University of Massachusetts, thèse de doctorat,1977.<br />
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-Parscau, Charlotte de, «Rose de Staal de Launay, étude biographique et historique», Paris, Université Paris-Sorbonne (Paris IV), thèse de doctorat, 1991.<br />
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-Verdier, Gabrielle, «Vivre de lecture, mourir de lire: le cas de Marguerite de Staal-Delaunay», dans'' Lectrices d’Ancien Régime'', dir. Isabelle Brouard-Arends, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003, p.143-152.
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== Jugements ==
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- «[...] Avec vous, le plaisir arrive:<br />
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A table, à vos côtés, cet aimable convive<br />
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Ne manque guère de s’asseoir.<br />
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Il verse avec le vin cette gaîté naïve,<br />
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Qui brille en mots plaisants, sans jamais les prévoir;<br />
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Donne, aux traits du bon sens, une pointe plus vive,<br />
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&amp; rend, en unissant les grâces au savoir,<br />
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La science agréable &amp; la joie instructive.<br />
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Sur la lyre d’Anacréon,<br />
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Ainsi s’expliquait la sagesse [...]<br />
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A la plus austère raison,<br />
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Vous ôtez son air de rudesse:<br />
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Votre art, sans affectation,<br />
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Unit la vigueur de Lucrèce<br />
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Au tour, à la délicatessede la maîtresse de Phaon.»<br />
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(Voltaire à Marguerite-Jeanne Cordier de Launay, juillet-août 1731, D420a, dans ''The Complete Works of Voltaire'', éd. Theodore Besterman, Oxfordshire, The Voltaire Foundation, 1976, vol.130, p.47-48)
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- «La prose de M. de Voltaire à part, je n’en connais pas de plus agréable que celle de Mme de Staal. Une rapidité étonnante, une touche fine et légère, des traits de pinceau sans nombre, des réflexions neuves, fines et vraies, un naturel et une chaleur toujours également soutenus, font le mérite de ces Mémoires, à un point d’autant plus éminent que l’historique qui en fait le fond est peu intéressant en lui même et n’a de charmes que les grâces piquantes et légères que Mme de Staal répandait sur tout ce qu’elles manient.» (Frédéric Melchior Grimm, ''Correspondance littéraire, philosophique et critique'' [1755], Paris, Garnier, 1877, vol.3, p.73)
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- «Mad. de Staal, morte en 1750, vient d'être connue du public par des ''Mémoires'' écrits avec autant d'élégance et de philosophie que d'usage de la bonne compagnie. L'on donne ses pièces de théâtre, et l'on doit désirer qu'elles soient représentées à notre Théâtre Français; nos comédiens les joueraient mieux que dans aucun théâtre. Si Molière a fait des conversions dans son temps, ces pièces-ci n'en feraient pas moins. L'on y joue les moeurs actuels, et du ton de la bonne compagnie, qui est tant à coeur aujourd'hui. Les caractères et les évènements sont un peu chargés, mais il le faut, comme dans la peinture des décorations du théâtre.» (D'Argenson, ''Notices sur les oeuvres de théâtre ''[1755-1756?], H. Lagrave éd., ''Studies on Voltaire and Eighteenth Century'', 43, 1966, p.699)
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- (à propos de ''La Mode''): «On a donné hier, à la Comédie Italienne, la première représentation ''des Ridicules du Jour'', pièce en trois actes, en prose, de feue madame de Staal [...]. Les comédiens, séduits à la lecture de cette pièce, écrite avec tous les agréments du style, le ton du grand monde, et l'air de la vérité, ont cru qu'elle ferait le même effet à la représentation: mais il en est de cet ouvrage comme des tableaux en cire, qui n'ont point fait fortune, parce qu'ils étaient ressemblants à faire peur; on peut se servir de cette expression. L'exposition de ridicules et de vices même qui nous déshonorent est faite dans ce drame d'une manière trop sensible. On pourrait dire, si j'ose me servir de cette expression, qu'ils sont modelés sur le nu, et la nudité a révolté le public [...]. Tout le monde s'est révolté à la représentation de cette pièce. Madame de Staal ne l'avait composée que pour la société de madame la duchesse du Maine, et dans un temps où l'on n'était pas si délicat. Malgré ce défaut essentiel, cette comédie aurait pu se soutenir s'il y avait eu de la conduite, de l'intérêt et de l'action; mais rien de tout cela. C'est une enfilade de conversations qui ont peu de rapport entre elles: des scènes décousues, hachées; en un mot, un papillotage qui n'amène rien.» (Favart, «Lettre à M. le C. de Durazzo, 23 octobre 1761», dans ''Mémoires et correspondance littéraires, dramatiques et anecdotiques''''', '''éd. Dumolard, Paris, chez Léopold Collin, libraire, 1808, t.1, p.191).
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'''- '''«Les deux comédies de Madame de Staal qui terminent son recueil ne réussiraient peut-être pas à la représentation; mais elles font beaucoup de plaisir à la lecture; elles sont très bien écrites, très bien dialoguées; les caractères y sont finement dessinés et développés.» (''L’Année littéraire'', 14 avril 1768)
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- «Ces Mémoires, en effet, sont une image fidèle de la vie. Nous n’avons pas été élevés au couvent, nous n’avons pas vécu à la cour de Sceaux; mais quiconque a ressenti les vives impressions de la jeunesse, pour voir presque aussitôt ce premier charme se défleurir et la fraîcheur s’en aller au souffle de l’expérience, puis la vie se faire aride en même temps que turbulente et passionnée, jusqu’à ce qu’enfin cette aridité ne soit plus que de l’ennui, celui-là, en lisant ces Mémoires, s’y reconnaît et se dit à chaque page: C’est vrai. Or, c’est le propre du vrai de vivre, quand il est revêtu surtout d’un cachet si net et si défini. Huet (l’évêque d’Avranches) nous dit qu’il avait coutume, chaque printemps, de relire Théocrite sous l’ombrage renaissant des bois, au bord d’un ruisseau et au chant du rossignol: Il me semble que les Mémoires de Mme de Staal pourraient se lire à l’entrée de chaque hiver, à l’extrême fin de l’automne, sous les arbres de novembre, au bruit des feuilles déjà séchées.» (Charles-Augustin de Sainte-Beuve, «Mémoires de Madame de Staal-Delaunay», dans ''Portraits littéraires'', Paris, Garnier, 1843-1862, vol.3, p.454)
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- «Mme de Staal a laissé des ''Mémoires'' qui ne sont que le récit de sa vie de couvent et de petite cour; mais en ne se piquant pas trop de sincérité, et en faisant plus que de se “peindre en buste”, elle leur a donné l’intérêt d’un roman, et ce roman est le tableau finement dessiné des personnages, des moeurs et du ton de la cour de Sceaux; c’est l’oeuvre d’une femme d’un grand esprit et d’un esprit délicat, éprouvée par les souffrances du coeur et de l’amour-propre, amie de Fontenelle, de Marivaux, Montesquieu, Mme du Deffand, etc. et qui avait dans sa jeunesse étudié avec passion la métaphysique, la géométrie et même l’anatomie.» (Louis Charles Dezobry et Jean-Louis Théodore Bachelet, ''Dictionnaire général de biographie et d’histoire'', Paris, Librairie Ch. Delagrave, 1889, vol.2, p.2672)
 
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Version du 13 août 2010 à 20:57

Marguerite-Jeanne Delaunay
Titre(s) Baronne de Staal
Conjoint(s) Baron de Staal
Dénomination(s) Rose Delaunay
Biographie
Date de naissance Vers 1684
Date de décès 1750
Notice(s) dans dictionnaire(s) ancien(s)
Dictionnaire Pierre-Joseph Boudier de Villemert (1779)
Dictionnaire Fortunée Briquet (1804)
Dictionnaire Philibert Riballier et Catherine Cosson (1779)


Notice de Gabrielle Verdier, 2005.

D’origine roturière, Marguerite-Jeanne Delaunay est probablement née à Paris en 1684 où sa mère, Rose Delaunay, était revenue, laissant à Londres son père, le peintre Claude Cordier. Les religieuses de l’abbaye de Saint-Sauveur d’Évreux les accueillent et adoptent la fille, appelée du nom de sa mère. Charmée par son intelligence, sa protectrice, Mme de Grieu, nommée abbesse de Saint-Louis à Rouen, assure à l’enfant la meilleure éducation. Passionnée de lecture, Marguerite-Jeanne dévore les livres de dévotion et les romans, puis, les oeuvres philosophiques de Descartes et de Malebranche, en cela guidée par son amie, Mlle de Silly. Elle fait la connaissance d’hommes distingués et écrit un Abrégé de métaphysique. Vers 1704, elle tombe amoureuse du frère de Mlle de Silly et devient sa confidente. Déçue mais lucide, elle lui écrira plus tard des lettres d’une grande pénétration psychologique. La mort de Mme de Grieu, en 1710, l’oblige à quitter le couvent, à 26 ans. Sans ressources, elle cherche à se placer comme gouvernante. La duchesse de la Ferté s’entiche d’elle et l’exhibe dans les salons. Impressionné, Nicolas de Malézieu, le «Pythagore» de la cour de Sceaux, fait entrer Delaunay comme femme de chambre chez la duchesse du Maine. Maladroite et myope, elle y passe deux années humiliantes. En 1713, sa lettre au philosophe Fontenelle la rend célèbre; la duchesse du Maine la prend comme lectrice et l’associe à ses divertissements. Elle participe à la régie des fastueuses «Grandes nuits de Sceaux» et écrit la seizième nuit (mai 1715), composée de trois divertissements qui annoncent le retour du «bon goût» à Sceaux. Lors de ses séjours à Paris, avec ses maîtres, elle rencontre des hommes de lettres qui l’admirent; le vieil abbé de Chaulieu lui adresse des lettres amoureuses. À la mort de Louis XIV, la duchesse du Maine se lance dans la politique pour défendre les prérogatives de son époux, bâtard légitimé du roi, contre les attaques de Philippe d’Orléans et des princes légitimes. Delaunay lui sert de secrétaire, l’aidant à rédiger un mémoire judiciaire, et d’agent de liaison avec les personnes proches de Cellamare, ambassadeur du roi d’Espagne, engagé lui aussi dans le complot visant à porter le duc du Maine au pouvoir. La conspiration découverte, le régent fait emprisonner les principaux complices fin décembre 1718. Delaunay considérera ses dix-huit mois à la Bastille comme l’époque la plus heureuse de sa vie. Libérée d’une maîtresse tyrannique, elle est entourée d’égards. M. de Maisonrouge, lieutenant du roi à la Bastille, épris d’elle, facilite, pour la distraire, l’échange d’une correspondance galante avec un prisonnier voisin, le chevalier de Ménil. En juin 1720, elle rentre à Sceaux. Aucun projet de mariage, notamment celui avec l’helléniste Dacier, n’aboutit. Elle fréquente, en subalterne, les salons de Mme de Lambert et de Mme du Deffand. En 1735, la duchesse la marie au baron de Staal, lieutenant des gardes suisses du duc, mais ne l’autorise pas à quitter son service. Vraisemblablement rédigées à la fin des années 1730, les Mémoires de sa vie s’interrompent sur le récit de la mort du duc du Maine, en mai 1736. Ses lettres à Mme du Deffand et à M. d’Héricourt, dépositaires du manuscrit de ses Mémoires, décrivent ses dernières années à Sceaux. Elle meurt presqu’aveugle en 1750.
Les Mémoires de Mme de Staal, parus en 1755 et réédités de nombreuses fois, ont connu un grand succès. L’esprit, la profondeur psychologique et une parfaite justesse d’observation caractérisent ce récit de vie remplie de déceptions, mais éclairée par le regard, souvent malicieux, porté sur une maîtresse capricieuse et une cour frivole. Les mêmes qualités se retrouvent dans ses comédies de moeurs,L’Engouement et La Mode, également publiées après sa mort. La Mode, jouée de son vivant, en 1747, sera reprise au Théâtre Italien en 1761 sous le titre Les Ridicules du jour. Parmi ses lettres, on retiendra surtout celles à Ménil, qui expriment de manière émouvante, mais lucide, la passion et les désillusions qui suivirent. Si les critiques ont été unanimes à louer l’élégance de son style, Sainte-Beuve a décelé chez «cet élève de La Bruyère devenu égal au maître» une mélancolie qui attire particulièrement les lecteurs de nos jours. Le développement des études sur le théâtre de société depuis quelques années est également à l’origine d’un renouveau d’intérêt pour ses pièces.

Oeuvres

- 1715 : «Seizième nuit» (comprenant les intermèdes), «La toilette», «Le jeu», «La comédie», dans Suite des divertissemens de Sceaux, Paris, Ganeau, 1725, p.326-348.
- 1747? : La Mode (comédie en 3 actes, en prose), Château d’Anet, 16 septembre 1747, dans OEuvres de Madame de Staal, Londres [Paris], sn, 1755, vol.4, p.129-247 -- dans Femmes dramaturges en France (1650-1750), Pièces choisies, éd. Perry Gethner, t.2, Tübingen, Gunter Narr Verlag, coll. «Biblio 17», 2002, p.319-369.

- «Abrégé de métaphysique», dans Mme de Staal-De Launay..., voir infra, choix bibliographique, p.172-195.
- L’Engouement (comédie en 3 actes, en prose), dans OEuvres de Madame de Staal..., voir supra, p.1-127 -- dans L’Engouement et La Mode, comédies en trois actes, éd. Jacques Cormier, Paris, L’Harmattan, 2005.
- Mémoires de Madame de Staal, écrits par elle-même, dans OEuvres de Madame de Staal..., voir supra, vol.1-3. -- éd. Gérard Doscot, Paris, Mercure de France, 2001 [1970].
- Recueil de lettres de Mlle de Launai (Mme de Staal) au Chevalier de Menil, au Marquis de Silly et à M. D’Héricourt, auxquelles on a joint celles de M. de Chaulieu à Mademoiselle de Launai, et le portrait de madame la duchesse du Maine, Paris, Bernard, 1801.
- «Portrait de Madame la duchesse du Maine par Mme de Staal», dans Jean-François de Laharpe, Correspondance littéraire, Paris, Migneret, 1801-1807, vol.4, p.52-55.
- «Lettres de Mme de Staal à Mme la Marquise du Deffand», dans Mémoires de Mme de Staal (Mlle Delaunay) suivis des Lettres de Mme de Staal à Mme la Marquise du Deffand et des lettres de Chaulieu à Mlle Delaunay, éd. M. de Lescure, Paris, A. Lemerre, 1877.
- Mémoires de jeunesse, éd. Chantal Thomas, Paris, Mercure de France, coll. «Le petit Mercure», 1996.

Choix bibliographique

- Buchanan, Michelle, «Une ombre à la fête de Sceaux: Madame de Staal-Delaunay», French Review, 51, 3, 1978, p.353-360.
- Cormier, Jacques, «Les deux dernières comédies de Mme de Staal-Delaunay: portrait ou pamphlet?», dans La Duchesse du Maine (1676-1753), une mécène à la croisée des arts et des siècles, dir. Catherine Cessac, Manuel Couvreur et Fabrice Preyat, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2003, p.265-278.
- Gilon, Léa, «Mme de Staal-De Launay, Femme de théâtre», University of Massachusetts, thèse de doctorat,1977.
-Parscau, Charlotte de, «Rose de Staal de Launay, étude biographique et historique», Paris, Université Paris-Sorbonne (Paris IV), thèse de doctorat, 1991.
-Verdier, Gabrielle, «Vivre de lecture, mourir de lire: le cas de Marguerite de Staal-Delaunay», dans Lectrices d’Ancien Régime, dir. Isabelle Brouard-Arends, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003, p.143-152.

Jugements

- «[...] Avec vous, le plaisir arrive:
A table, à vos côtés, cet aimable convive
Ne manque guère de s’asseoir.
Il verse avec le vin cette gaîté naïve,
Qui brille en mots plaisants, sans jamais les prévoir;
Donne, aux traits du bon sens, une pointe plus vive,
& rend, en unissant les grâces au savoir,
La science agréable & la joie instructive.
Sur la lyre d’Anacréon,
Ainsi s’expliquait la sagesse [...]
A la plus austère raison,
Vous ôtez son air de rudesse:
Votre art, sans affectation,
Unit la vigueur de Lucrèce
Au tour, à la délicatessede la maîtresse de Phaon.»
(Voltaire à Marguerite-Jeanne Cordier de Launay, juillet-août 1731, D420a, dans The Complete Works of Voltaire, éd. Theodore Besterman, Oxfordshire, The Voltaire Foundation, 1976, vol.130, p.47-48)

- «La prose de M. de Voltaire à part, je n’en connais pas de plus agréable que celle de Mme de Staal. Une rapidité étonnante, une touche fine et légère, des traits de pinceau sans nombre, des réflexions neuves, fines et vraies, un naturel et une chaleur toujours également soutenus, font le mérite de ces Mémoires, à un point d’autant plus éminent que l’historique qui en fait le fond est peu intéressant en lui même et n’a de charmes que les grâces piquantes et légères que Mme de Staal répandait sur tout ce qu’elles manient.» (Frédéric Melchior Grimm, Correspondance littéraire, philosophique et critique [1755], Paris, Garnier, 1877, vol.3, p.73)

- «Mad. de Staal, morte en 1750, vient d'être connue du public par des Mémoires écrits avec autant d'élégance et de philosophie que d'usage de la bonne compagnie. L'on donne ses pièces de théâtre, et l'on doit désirer qu'elles soient représentées à notre Théâtre Français; nos comédiens les joueraient mieux que dans aucun théâtre. Si Molière a fait des conversions dans son temps, ces pièces-ci n'en feraient pas moins. L'on y joue les moeurs actuels, et du ton de la bonne compagnie, qui est tant à coeur aujourd'hui. Les caractères et les évènements sont un peu chargés, mais il le faut, comme dans la peinture des décorations du théâtre.» (D'Argenson, Notices sur les oeuvres de théâtre [1755-1756?], H. Lagrave éd., Studies on Voltaire and Eighteenth Century, 43, 1966, p.699)

- (à propos de La Mode): «On a donné hier, à la Comédie Italienne, la première représentation des Ridicules du Jour, pièce en trois actes, en prose, de feue madame de Staal [...]. Les comédiens, séduits à la lecture de cette pièce, écrite avec tous les agréments du style, le ton du grand monde, et l'air de la vérité, ont cru qu'elle ferait le même effet à la représentation: mais il en est de cet ouvrage comme des tableaux en cire, qui n'ont point fait fortune, parce qu'ils étaient ressemblants à faire peur; on peut se servir de cette expression. L'exposition de ridicules et de vices même qui nous déshonorent est faite dans ce drame d'une manière trop sensible. On pourrait dire, si j'ose me servir de cette expression, qu'ils sont modelés sur le nu, et la nudité a révolté le public [...]. Tout le monde s'est révolté à la représentation de cette pièce. Madame de Staal ne l'avait composée que pour la société de madame la duchesse du Maine, et dans un temps où l'on n'était pas si délicat. Malgré ce défaut essentiel, cette comédie aurait pu se soutenir s'il y avait eu de la conduite, de l'intérêt et de l'action; mais rien de tout cela. C'est une enfilade de conversations qui ont peu de rapport entre elles: des scènes décousues, hachées; en un mot, un papillotage qui n'amène rien.» (Favart, «Lettre à M. le C. de Durazzo, 23 octobre 1761», dans Mémoires et correspondance littéraires, dramatiques et anecdotiques, éd. Dumolard, Paris, chez Léopold Collin, libraire, 1808, t.1, p.191).

- «Les deux comédies de Madame de Staal qui terminent son recueil ne réussiraient peut-être pas à la représentation; mais elles font beaucoup de plaisir à la lecture; elles sont très bien écrites, très bien dialoguées; les caractères y sont finement dessinés et développés.» (L’Année littéraire, 14 avril 1768)

- «Ces Mémoires, en effet, sont une image fidèle de la vie. Nous n’avons pas été élevés au couvent, nous n’avons pas vécu à la cour de Sceaux; mais quiconque a ressenti les vives impressions de la jeunesse, pour voir presque aussitôt ce premier charme se défleurir et la fraîcheur s’en aller au souffle de l’expérience, puis la vie se faire aride en même temps que turbulente et passionnée, jusqu’à ce qu’enfin cette aridité ne soit plus que de l’ennui, celui-là, en lisant ces Mémoires, s’y reconnaît et se dit à chaque page: C’est vrai. Or, c’est le propre du vrai de vivre, quand il est revêtu surtout d’un cachet si net et si défini. Huet (l’évêque d’Avranches) nous dit qu’il avait coutume, chaque printemps, de relire Théocrite sous l’ombrage renaissant des bois, au bord d’un ruisseau et au chant du rossignol: Il me semble que les Mémoires de Mme de Staal pourraient se lire à l’entrée de chaque hiver, à l’extrême fin de l’automne, sous les arbres de novembre, au bruit des feuilles déjà séchées.» (Charles-Augustin de Sainte-Beuve, «Mémoires de Madame de Staal-Delaunay», dans Portraits littéraires, Paris, Garnier, 1843-1862, vol.3, p.454)

- «Mme de Staal a laissé des Mémoires qui ne sont que le récit de sa vie de couvent et de petite cour; mais en ne se piquant pas trop de sincérité, et en faisant plus que de se “peindre en buste”, elle leur a donné l’intérêt d’un roman, et ce roman est le tableau finement dessiné des personnages, des moeurs et du ton de la cour de Sceaux; c’est l’oeuvre d’une femme d’un grand esprit et d’un esprit délicat, éprouvée par les souffrances du coeur et de l’amour-propre, amie de Fontenelle, de Marivaux, Montesquieu, Mme du Deffand, etc. et qui avait dans sa jeunesse étudié avec passion la métaphysique, la géométrie et même l’anatomie.» (Louis Charles Dezobry et Jean-Louis Théodore Bachelet, Dictionnaire général de biographie et d’histoire, Paris, Librairie Ch. Delagrave, 1889, vol.2, p.2672)

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