Claude de France (1547-1575)/Hilarion de Coste

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[I,448] CLAUDE DE FRANCE, DUCHESSE DE LORRAINE et de Bar (1).
CLAUDE de France, Duchesse de Lorraine et de Bar, estoit la 2. fille du Roy Henry II. et de Caterine de Medicis sa femme. Elle nâquit à Fontaine-bleau au mois de Novembre l'an 1547. et fut levée sur les fonts de Baptéme, par les Suisses la fille du Roy Henry de Navarre, et Antoinette de Bourbon Duchesse de Guyse. Elle passa les premieres années de sa vie au Chasteau de Saint Germain en Laye, qu'on appelloit lors la petite Cour, avec ses freres et ses soeurs, Henry de Bourbon Prince de Viane, la jeune Reine d'Escosse Marie Stuart, Charles Duc de Lorraine, qui depuis fut son mary. Cette petite Cour estoit une pepiniere de Rois et de Reines; trois freres de Claude ont tenu le Sceptre François et porté la Couronne Tres-Chrestienne; et ses deux soeurs ont esté Reines; le Prince de Viane a esté [449] Roy de Navarre, et finalement de France, et le restaurateur de la Monarchie Françoise.
Chrestienne de Dannemarc Duchesse, douairiere de Lorraine et de Milan, niece de l'Empereur Charles V. fille et petite fille des Rois de Suede et de Dannemarc, ayant ouy parler des perfections et des merites de cette jeune Princesse, heritiere des vertus et de la pieté de la Reine Claude son ayeule paternelle, la desira avoir pour belle-fille, et en fit faire la recherche par François Duc de Guyse, et Charles Cardinal de Lorraine, parens du Duc Charles de Lorraine son fils, qui avoient beaucoup de credit et de pouvoir prés du Roy Henry II. et par leur adresse moyennerent le mariage de nostre Princesse Claude de France, avec Charles Duc de Lorraine et de Bar.
Ce fut le 5. de Fevrier 1558. que les noces furent celebrées à Paris avec une Royale magnificence. Tous les plus chers nourrissons des Muses, entre autres Dorat, Ronsard, et du Bellay par leurs vers excellens, louerent l'excellence des vertus de ces deux nouveaux mariez Claude de France, et Charles Duc de Lorraine, et Chef de toute la Maison d'Austrasie, qui a planté les palmes de sa valeur dans la pluspart des Provinces de la Chrestienté. Les uns admiroient la bonne grace, la majesté, et la bonté d'esprit de la Duchesse Claude; l'Homere François chanta en sa faveur;

Ainsi qu'on voit dedans la poussiniere
Sur tout un astre apparoistre plus beau,
Ainsi paroist sur toute la lumiere
De ton esprit qui luit comme un flambeau.

Et pour son mary que l'on estimoit pour sa beauté et pour sa valeur, il fit cet autre quatrain.

Achille estoit ainsi que toy formé,
Dedans tes yeux est Venus et Bellonne:
Tu semble Mars quand tu es tout armé,
Et desarmé une belle Amazonne.

Ce Duc Lorrain, que le feu Roy Henry le Grand, doué d'un jugement admirable, appelloit avec le feu Duc Guillaume de Baviere, le plus sage Prince de l'Europe, estant à la Cour [450] du Roy Henry II. quand il épousa sa fille Claude de France, estoit admiré par nos François pour plusieurs belles qualitez assemblées, qui se trouvent separées rarement en d'autres; la beauté, la bonne grace, l'agilité, la santé l'avoient partagé liberalement: mais ces biens que l'inconstante et aveugle fortune distribue ordinairement à ceux qui ont moins de merite, estoient peu de chose au prix des vrais ornemens dont l'ame de ce jeune Duc estoit enrichie. Car la prudence, la sagesse, la conduite, le jugement accompagnoient de modestie et de retenue, tant de valeur qui bouilloit en son courage, que ces extremitez également balancées faisoient voir en luy cette mediocrité que l'on appelle dorée, c'est à dire accomplie, et où consiste le poinct de la perfection. De plus ce Prince genereux aymoit la solide vertu, et avoit esté eslevé par Chrestienne de Dannemarc sa mere en la vraye pieté, se monstrant ainsi que les Ducs d'Austrasie, François son pere, et le bon Antoine son ayeul, non seulement affectionné à sa Religion, mais zelé en la devotion. Qui ne diroit que la Fortune et la Vertu qu'un divorce ordinaire separe d'un mesme sujet, se fussent accordées en ce Prince Lorrain, pour le rendre aussi plein de bonheur que de merite?
Mais entre les felicitez de sa vie, il faut advouer qu'il n'en eut point d'égale à celle de son mariage, qui luy acquit en la fleur de ses plus beaux jours, les jours de la plus belle fleur qui fust dans le parterre de nostre France. Car Mad. Claude de France estoit selon le témoignage du Poëte Angevin la plus belle et la plus accomplie Princesse, non seulement de la France, mais de l'Europe et de l'Univers, et qui ne cedoit en beauté, ny à Helene, ny à Venus: celle-cy estimée par les anciens Payens la Deesse et la Dame de la beauté, et celle-là la plus belle creature que virent jamais l'Asie et l'Europe.

Dedans ses yeux la douceur paternelle,
En son esprit divinement instruit,
L'esprit divin de sa tante reluit,
Et sur son front la grace maternelle.
Celle qui mit entre Europe et Asie
[451] Si grand discord, par sa seule beauté,
Cede à la chaste et ferme loyauté,
Qui joint la France avecque l'Austrasie.
Telle qu'estoit la nouvelle Cyprine
Venant à bord dans sa conque de mer,
Telle se doit la LORRAINE estimer,
Tant sa jeunesse a la grace divine. (2)

Claude estoit jeune, et neantmoins prudente, sage devant le terme de l'experience: si le feu estoit en ses yeux, c'estoit un feu innocent corrigé par la glace de son front. La grace estoit respandue en ses levres, la pudeur de son coeur rejallissoit sur son visage, et la modestie se faisoit paroistre en ses actions et en ses paroles. Le Ciel où les mariages se font, à ce qu'on dit en theorie, et en terre en pratique, reserva le tresor de tant de vertus feminines aux masles perfections de Charles de Lorraine. Chacun benit ce mariage, tant nos François, que les Austrasiens.
Charles ayant mis sa chere Claude en la possession de sa Maison, je veux dire des Duchez de Bar et de Lorraine, comme de son corps, et plus encore de son coeur, passa la plus heureuse et contente vie qui se puisse souhaiter dans un chaste et pudique Hymenée. Le Printemps est moins fertile en fleurs, que leurs ames en sinceres affections, qui nourries de l'honneur et de la vertu, avoient un aliment tout autre que celuy des sentimens terrestres. Si les soeurs de Claude ont porté sur leurs testes un Royal diadéme: Elle se contenta d'une Couronne Ducale: mais pour sa douceur, sa grace, sa bonté, sa liberalité, et sa pudicité, le Ciel la couronna Reine des Vertus.
Sa memoire et son nom seront à jamais en bonne odeur dans la Lorraine, tant pour ses merites et ses perfections, que pour le nombre des sages Princes, et des vertueuses Princesses qu'elle a donné au Christianisme. L'Italie et l'Alemagne ont admiré les vertus Royales de Chrestienne Grand' Duchesse de Toscane, et d'Elizabet Duchesse Electrice de Baviere, dignes filles d'une si digne mere. La Lorraine regrete avec larmes, et porte le deuil de la perte de François Duc de Vaudemont, pere de Madame la Duches-[452]se d'Orleans: d'Antoinette Duchesse de Cleves, et du feu Duc Henry II. surnommé le Debonnaire, pour avoir esté la douceur et la bonté de son temps, duquel le Reverend Pere Jean Sauvage, Predicateur de mon Ordre, a loué les vertus et les merites en trois diverses Oraisons funebres (3). C'est pourquoy je ne veux point m'estendre sur les louanges de ces Princes là, et de leur soeur Antoinette Duchesse de Cleves: et je diray que Charles Cardinal de Lorraine, du titre de sainte Agathe, Evéque de Mets et de Strasbourg leur frere, fils puisné de Claude, a esté en sa vie un miroir de patience durant sa maladie. Quelles gesnes, je ne dy pas des communes, mais de celles qui font fremir les bourreaux mesmes, ne seroient preferables à ce qu'il souffrit depuis le 29. an de son aage, que ses douleurs commencerent, jusques au 40. que leur continuation le porta au tombeau? Cette maladie fut durant onze ans l'exercice de tous les Medecins, non pas de l'Europe, mais du monde. Des remedes ordinaires on vint aux extraordinaires. L'Eglise pria pour luy, et comme pour un grand Prelat, et comme pour un grand Prince. Enfin aprés n'avoir rien oublié de ce qui se peut essayer, ce que l'on avança fut que trois ans devant qu'il mourust, ses tourmens, avec quelque diminution bien legere, aboutirent à une debilité de toutes les parties de son corps, si grande, et si universelle, que des fonctions de la vie, il ne luy demeura que celle de voir et de parler.
Claude de France, Duchesse de Lorraine, mere de tous ces Princes et de ces Princesses, mourut l'an 1575. estant aagée seulement de 27. ans. Henry III. Roy de France et de Pologne son frere, luy fit faire un Service solemnel dans l'Eglise Nostre-Dame de Paris, où Arnaud Sorbin, dit de Sainte Foy, Docteur en Theologie, Predicateur de sa Majesté, et depuis Evéque de Nevers, fit l'Oraison funebre.
Jaques Tipot, Raphaël Sadeler, Paul Jove, Hierôme Ruscelli, Gabriel Simeon, Claude Paradin, Pierre Dinet, et les autres Ecrivains des devises, symboles, hieroglyphes et emblémes, ne remarquent point quelle devise a prise Claude de France, Duchesse de Lorraine; Guillaume Paradin Doyen de Beaujeu, dit que le Roy Henry II. ayant [453] desiré que tous les Cantons des Suisses fussent ses Parrains, ils s'en sentirent grandement honorez, de sorte qu'ils deputerent des principaux de leur Nation pour la tenir sur les Fonts de Baptéme, et presenterent à sa Majesté une grande medaille d'or pesant deux mille escus, en laquelle estoit gravée une main celeste tenant trois cordons liez ensemble d'un noeud, un Ange au dessus tenant une Croix, et cette devise à l'entour, SI DEUS PRO NOBIS QUIS CONTRA NOS? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?
Par la main celeste qui tient ces trois cordons liez ensemble, ces peuples ont voulu declarer l'union et l'amitié qu'ils vouloient contracter avec la France, la main ayant tousjours esté symbole de paix, et de concorde; comme aussi les cordons et les liens. L'Ange avec la Croix au dessus represente saint Michel Protecteur de l'Eglise Catholique, et de la France sa fille aisnée, comme autrefois de la Synagogue et des Juifs; ce glorieux Archange ayant executé les plus remarquables exploits en l'ancienne Loy. C'est luy, comme sçavent les doctes, qui retint le glaive d'Abraham, à ce qu'il ne mist à mort son fils Isaac, qui prononça l'Arrest de benediction sur luy et sur sa semence: qui corrigea Balaam faux Prophete, voulant maudire les Hebrieux: qui terrassa en une nuit l'armée de Sennacherib, composée de cent et quatre-vingts mille Assyriens, pressans par un puissant siege la Cité de Hierusalem: qui ferma en Babylone la gueule des lyons hurlans dans le parc, pour empescher qu'ils ne devorassent le Prophete Daniel. C'est luy qui s'est trouvé aprés la venue du Sauveur aux plus grandes affaires, aux plus grandes guerres et persecutions de son Eglise (ainsi que nous apprenons des Ecrivains de l'Histoire Ecclesiastique) combatant contre ses ennemis visibles et invisibles; c'est luy (selon nos Annalistes) qui a apporté l'escu d'azur semé de fleurs de Lys d'or à nos Rois, par le secours et l'assistance duquel ils ont chassé les Anglois de ce Royaume: ce qui fit prendre pour devise ce mesme Archange à Charles VII. avec ces mots, FUGAT ANGELUS ANGLOS, l'Ange chasse les Anglois. Aussi en recognoissance que les Leopards d'Angleterre n'avoient devoré nos Lys par la protection et assi-[454]stance de ce bien-heureux Esprit, nostre Roy Louys XI. fils et successeur de Charles VII. institua l'Ordre et Chevalerie de saint Michel à Amboise, le premier jour d'Aoust l'an mil quatre cens soixante et neuf; et pour la devotion que nos Rois ont eu à ce Saint, ils ont souvent porté son Image en leurs bannieres, comme estant l'Ange tutelaire de la France. Les François bien unis ensemble, et les peuples alliez de cette Couronne ne doivent rien craindre ayant ce saint Archange pour Protecteur, particulierement lors qu'ils combatent pour la Croix et les Lys, pour Dieu, pour son Eglise, et pour le Roy, tant contre les Infideles, que contre les rebelles, soit contre les ennemis de l'Estat, de la Maison, et de la Couronne de France. Et bien que son Ordre semble décheu par la rouille des siecles, ou par la trop grande facilité et bonté de nos Monarques, particulierement du Roy François II. si est-ce qu'il a esté relevé si dignement par nos Rois derniers, ces deux grands HENRYS, et LOUYS LE JUSTE d'eternelle memoire, estant annexé à celuy du saint Esprit, que cette noble creature s'est encore ennoblie, cedant humblement à son Createur; SOLEMQUE SUUM SUA SYDERA NORUNT. Les Astres recognoissent leur Soleil.
Bien-heureux Archange, Prince glorieux de la Milice celeste, Intelligence motrice du grand Corps de cette Monarchie, qui avez apporté l'Oriflamme, et les fleurs de Lys à nos Rois, nous apprenant que Dieu a choisi le Lys entre toutes les fleurs, et qui leur avez aussi apporté la sainte Ampoulle pour leur Sacre, aidez-nous à terrasser les vices, sur tout les heresies qui affligent ce beau Royaume, autresfois exempt de tels monstres, avec les armes spirituelles de la milice Ecclesiastique, afin de destruire quelque jour la tyrannie Turquesque, ainsi qu'ont fait nos peres, qui ont tant de fois sous vostre escorte arboré la Croix en la Palestine, et fait trembler l'Idumée, lors que l'on vous voyoit souvent combatre avec eux et pour eux.
Cette belle et riche medaille d'or presentée à nostre Roy Henry II. par les Suisses au Baptéme de Claude de France Duchesse de Lorraine, sa fille puisnée, m'a fait faire cet-[455]te longue digression pour expliquer toutes les particularitez qui y estoient gravées, particulierement de cet Ange qui tenoit une Croix, par lesquels ces peuples Helvetiens entendoient saint Michel Protecteur de la Couronne de France.

(1) Lorraine, d'or, à la bande de gueules, chargée de 3. alerions d'argent. Bar, d'azur à deux bars adossez d'or dentez et allumez d'argent, l'escu semé de Croix recroisetées au pié fiché d'or.
(2) J. du Bellay.
(3) Il n'y a plus que Madame Caterine de Lorraine, Abbesse de Remiremont.

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